Quelques aspects du symbolisme du poisson par René Guénon

Article paru dans « Études Traditionnelles » de Février 1936

Le symbolisme du poisson, qui se rencontre dans de nombreuses formes traditionnelles, y compris le Christianisme, est fort complexe et présente de multiples aspects qui demandent à être distingués avec précision. Pour ce qui est des origines premières de ce symbole, il semble qu’il faille lui reconnaître une provenance nordique, voire même hyperboréenne; on a signalé en effet sa présence en Allemagne du Nord et en Scandinavie[1], et, dans ces régions, il est vraisemblablement plus près de son point de départ que dans l’Asie centrale, où il fut sans doute apporté par le grand courant qui, issu directement de la Tradition primordiale, devait ensuite donner naissance aux doctrines de l’Inde et de la Perse. Il est d’ailleurs à noter que, d’une façon générale, certains animaux aquatiques jouent surtout un rôle dans le symbolisme des peuples du Nord; nous en citerons seulement comme exemple le poulpe, particulièrement répandu chez les Scandinaves et chez les Celtes, et qui se retrouve aussi dans la Grèce archaïque, comme un des principaux motifs de l’ornementation mycénienne[2].

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Sur la notion de l’élite par René Guénon

Article paru dans « Études Traditionnelles » de Février 1936

Nous avons eu déjà bien souvent l’occasion de signaler les abus de langage qui sont caractéristiques de notre époque, et qui sont parmi las symptômes les plus nets du désordre et de la confusion qui règnent partout: il semble parfois que les mots aient complètement perdu leur sens, tellement ils sont employés de la façon la plus courante, dans des acceptions qui n’ont plus rien de commun avec ce qu’ils devraient normalement signifier. C’est d’ailleurs pourquoi nous nous efforçons toujours de revenir le plus possible au sens originel, car c’est là, en somme, le seul moyen de redonner au langage l’exactitude et la précision dont il est susceptible; mais nous reconnaissons que, comme tout ce qui va à l’encontre de certaines habitudes, cela ne peut se faire sans quelques précautions, et qu’il faut toujours, en pareil cas, donner toutes les explications nécessaires pour éviter des méprises plus ou moins fâcheuses.

 

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L’Idée de « création éternelle » dans le Rig-Vêda par Ananda K. Coomaraswamy

Article paru dans « Études Traditionnelles » de Janvier 1936

Le terme vêdique sadya, qui veut dire « aujourd’hui », a tout autant le sens de « soudainement » et de « tout de suite ». Par exemple, Rig-Vêda, III, 29, 3 : sadyah pravîtâ vrishanam jajâna, « à peine la Mère eut-elle été fécondée qu’elle mit au monde le Taureau » : IV, 7, I0 : sadyo jâtasya dadrishânam ojah, « il ne fut pas plus tôt né qu’il montra son pouvoir » ; VI, I9, 2 : sadyo cid vavriddhê asâmi, « il grandit aussitôt jusqu’à stature complète » ; VII, I0I, I : sadyo jâto vrishabho roravîti, « à peine né, le Taureau se mit à mugir » ; X, II5, I : « A peine l’avait-elle mis au monde (yadi jîjanat) qu’il grandit tout d’un coup (nu vavaksha) et partit aussitôt pour sa grande mission (sadyo mahi dûtyam caran) ». Dans tous ces passages, sadya a le même sens que makshu dans X, 61, 20 : « Aussitôt que sa mère l’eut enfanté (makshu… sûta mâtâ), il se tint droit ». Cf. aussi la Taittirîya Samhitâ, VI, 3, I, 4 : « Ni un cheval ni un chariot traîné par des mulets ne peuvent faire le tour de la terre en un instant (sadyh, littéralement « aujourd’hui »), mais l’intellect (manas) peut le faire en un instant, il peut même aller au delà de la terre » ; ce qui doit être compris en relation avec Rig-Vêda, VI, 9, 5, où l’intellect est appelé « le plus rapide des oiseaux », et avec d’autres passages où l’intellect est comparé à la lumière. En ce qui concerne le caractère immédiat de la « naissance éternelle », les citations qu’on vient de lire peuvent être rapprochées d’Eckhart : « Il n’y a pas de temps auquel cette naissance puisse être rapportée » et « Cette naissance demeure éternellement dans le Père… qui, dans un Verbe unique, profère la totalité de ce qu’il sait, la totalité de ce qu’il peut produire; et qui le profère dans un seul instant, et cet instant est éternel».

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La prière et l’incantation par René Guénon

Article paru dans « Études Traditionnelles » de Janvier 1936

Bien qu’on entende le plus souvent, dans le langage courant, le mot « prière » dans un sens très vague, et qu’on le prenne même comme synonyme du terme d’« oraison » dans toute sa généralité, nous pensons qu’il convient de lui garder ou de lui rendre la signification beaucoup plus spéciale et restreinte qu’il tient de son étymologie même, car « prière » signifie proprement et exclusivement « demande » et ne peut sans abus être employé pour désigner autre chose[1]. Partant de là on doit établir une distinction très nette entre la prière et ce que nous appellerons l’ « incantation », employant ce terme à défaut d’un autre plus précis qui manque aux langues occidentales, et nous réservant de le définir exactement par la suite.

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Courte réflexion sur l’humilité

C’est seulement si nous sommes éveillés à notre état d’être déchu que l’idée de rédemption peut avoir un sens. ~ Cologero – Gornahoor.net

Cette phrase tirée d’un texte de Cologero résume bien ce que nous pourrions appeler une « étape » à franchir pour une personne voulant acquérir une meilleure conscience d’elle-même. Si nous admettons que nous sommes des êtres déchus, nous admettons par le fait même avoir des faiblesses et c’est seulement lorsque nous connaissons nos faiblesses que nous pouvons mieux nous connaître. L’instrument pour reconnaître ces faiblesses est l’humilité et c’est pour cette raison que les pères de l’Église nous en parlent aussi souvent.

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Un éclaircissement sur l’individualisme

Tout comme le matérialisme, l’individualisme nous semble être incompris par nos contemporains, il est trop souvent confondu avec l’égoïsme ou l’égocentrisme. Si l’individualisme est mal compris, c’est probablement dû au fait qu’il est un produit de notre époque et était beaucoup moins omniprésent dans des sociétés possédant un exotérisme provenant d’une tradition légitime. Ayant perdu la connaissance du sacré il est évidemment difficile pour nous d’imaginer qu’il peut exister quoi que ce soit de supérieur à l’homme. Voyons ce que René Guénon a écrit sur le sujet :

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Un éclaircissement sur le matérialisme

Il nous semble que le matérialisme est fort incompris par nos contemporains. En effet, si nous affirmons que les modernes sont matérialistes beaucoup nous répondront qu’il y a de plus en plus de gens qui sont conscients de ce fait et pratique un style de vie que nous qualifions parfois par la « simplicité volontaire »; or ceci signifie seulement qu’une personne pratique un mode de vie plus « économe » et est simplement une manière d’aborder le matérialisme.

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