Éliade et Schmitt se rencontrent

La fin des années 30 et le début des années 40 est une époque intéressante et mouvementée quant aux perspectives intellectuels. Carl Schmitt connaissait (entre autres) Ernst Junger, Mircea Eliade et René Guénon, ces deux derniers connaissaient Julius Evola, Corneliu Codreanu et Guido di Giorgio. Une foule de correspondance existe entre ces différentes personnalités sur des sujets nombreux, tels la métaphysique, la philosophie, l’ethnologie, le politique, ainsi de suite.

 

Voici un extrait issu du Journal portugais d’Éliade sur une rencontre avec Carl Schmitt.

Lire la suite

La beauté de la vérité et l’existence de Dieu

Quel est le critère de la droiture d’une vie ? La beauté. – Père Pavel Florensky

C’est notre habitude de penser la Vérité comme, plus ou moins, une description correcte ou une déclaration correcte. En tant que telle, la beauté appartient à un autre domaine de la pensée. La beauté ne peut être « correcte » ou « incorrecte ».

Dans la pensée orthodoxe, la Vérité est comprise comme une question d’être (elle est ontologique). Si quelque chose est vrai, alors il a l’être vrai, l’existence vraie. Ainsi, les choses imaginaires peuvent être décrites de plusieurs façons, mais jamais comme « vraies ». L’existence vraie ou réelle n’est qu’une partie de l’explication. Car c’est Dieu seul qui possède l’être véritable (« le seul Dieu véritablement existant » selon les paroles de saint Basile le Grand). La vraie existence des choses créées est relative à l’être de Dieu. C’est Dieu qui crée et établit toutes choses et soutient toutes choses dans leur existence (aucune chose créée n’a d’existence en soi). L’être véritable (ou la Vérité) est une existence qui est selon la volonté de Dieu – selon une relation juste avec le Seul Vraiment Existant.

Lire la suite

Sur l’impulsivité : dites non ou dites oui

Au début des années 1980, la Première Dame des États-Unis Nancy Reagan a lancé une campagne de signature contre la consommation de drogues. Elle l’a appelée « Just Say No » (« Dites seulement non ») aux drogues. L’expression était mémorable, accrocheuse, et semblait être l’essence même de la simplicité. Après des années d’échec dans la « guerre contre la drogue » parrainée par la présidence, beaucoup ont cru que la Première Dame avait trouvé quelque chose qui pourrait fonctionner. Des décennies plus tard, nous savons que la campagne « Just Say No » n’a pas fonctionné. En fait, certains pourraient prétendre que cela a eu l’effet inverse, surtout dans les zones urbaines comme New York où l’épidémie de crack était sur le point de mettre à bas des quartiers entiers. Aujourd’hui, les neuroscientifiques comprennent pourquoi.

Lire la suite

Civilisation qualitative

Le vrai progrès respectera toujours la ligne de développement formel de l’homme. Elle donnera lieu à une civilisation qualitative telle que fut la civilisation de la Grèce au IVe siècle av. J.-C. et, à un degré plus élevé, la civilisation de l’Europe occidentale au XIIIe siècle. Si l’attention des gens est détournée des choses spirituelles et tournée vers les conquêtes matérielles, vers la culture de l’utile, c’est-à-dire de tout ce qui sert à favoriser les relations humaines et l’assouvissement des besoins corporels et aux conforts de l’homme, l’orientation de la vie change graduellement. Les moyens deviennent la fin. La civilisation est quantitative plutôt que qualitative.

~ Denis Fahey, The Mystical Body of Christ in the Modern World (p. 140)

Lire la suite

La moralité de Noël

La moralité est une affaire très délicate dans une société extrêmement « moralisatrice ». Je prie mes lecteurs d’avoir de la patience avec moi alors que je tente d’expliquer ce que je pense être le problème. Tout d’abord, je noterai que la morale est tout ce qui reste quand les motifs les plus fondamentaux d’une culture ont été détruits. Nous vivons en effet dans un tel temps, d’où la montée d’une véhémence dans la vie morale. Deuxièmement, je vais suggérer qu’en tant que Chrétien, ce que nous cherchons à accomplir, c’est d’être de moins en moins moraux afin de plutôt ancrer nos vies dans ce qui est – tout cela exige une explication.

Lire la suite

Un savoir terrible

La mythologie grecque a fait de la curiosité de Pandore la cause première de la souffrance dans le monde. Elle ne peut résister à l’attrait de découvrir ce qui se trouve dans une boîte qu’on lui dit de laisser fermée. En ouvrant la boîte, elle libère la douleur et la souffrance dans le monde. Nous, les humains, sommes une espèce curieuse. Nous voulons tout savoir sur nos activités et beaucoup sur ce qui n’est pas notre affaire. Dans un monde qui a profondément intériorisé la notion que tout est une démocratie, nous ne pouvons supporter d’entendre que ce n’est pas tout le savoir et la connaissance qui nous sont destinés.

Je connais un homme en Christ, qui fut, il y a quatorze ans, ravi jusqu’au troisième ciel; si ce fut dans son corps je ne sais, si ce fut hors de son corps je ne sais, Dieu le sait. (2 Co 12: 3-4)

Lire la suite

Le symbolisme de la croix de Gaspé et Jacques Cartier

Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu. – Marc Augé

On ne devient homme véritable qu’en se conformant à l’enseignement des mythes, en imitant les dieux. – Mircea Eliade

Les colons scandinaves, en prenant possession de l’Islande (land-nâma) et en la défrichant, ne considéraient cette entreprise ni comme une œuvre originale, ni comme un travail humain et profane. Pour eux, leur labeur n’était que la répétition d’un acte primordial, la transformation du Chaos en Cosmos par l’acte divin de la Création. – Mircea Éliade

Le XXIIIIme jour dudict moys, nous fismes faire vne croix, de trente piedz de hault, qui fut facte devant plusieurs d’eulx, sur la poincte de l’entrée dudit hable, soubz le croysillon de laquelle mismes vng escusson en bosse, à trois fleurs de lvs, et dessus, vng escripteau en boys, engravé en grosse lettre de forme, où il y avait, Vive le Roy de France. […] Et après qu’elle fut eslevé en l’air, nous mismes tous à genoulx, les mains joinctes, en adorant icelle devant eulx, et leur fismes signe, regardant et leur monstrant le ciel, que par icelle estoit nostre redemption, dequoy ilz firent plusieurs admyradtions en tournant et regardant icelle croix.  – Jacques Cartier

Nous avions mentionné dans un article précédent que le lieu anthropologique était entendu, chez Augé, comme un endroit qui avait été investi symboliquement pour y donner un sens, pour l’ordonner. Les conséquences d’une anthropologisation d’un lieu se reconnaissaient dans trois caractéristiques : identitaire, relationnel et historique. L’anthropologisation d’un lieu est une démarche humaine, symbolisatrice, qui tire ses racines d’une perspective spirituelle et cosmique. Nous allons étudier ces deux éléments en utilisant la Croix de Gaspé comme objet d’interprétation.

 

Lire la suite

Le Dieu matériel

Dans mon article précédent[1], j’ai utilisé l’exemple du savoir kinesthésique (comme dans la bicyclette) comme moyen de décrire l’expérience noétique, le moyen de connaître Dieu par la communion avec Lui. Il est intéressant de noter que l’exemple est assez matériel et banal. Ce n’est pas une méditation ésotérique, exotique ou technique. C’est si simple que nous le savons sans savoir que nous le savons. Comme je tape cet article, mes doigts « savent » comment épeler des mots. Je l’ai découvert récemment alors que j’étais assis avec un crayon pour écrire quelque chose (une méthode rare pour moi maintenant), et que j’avais du mal à épeler certains mots. En même temps, je me suis rendu compte que je pouvais dactylographier exactement les mêmes mots sans difficulté. Mes doigts connaissent et se souviennent des choses avec lesquelles mon esprit conscient lutte.

Lire la suite

Un savoir salvifique

J’ai souvent utilisé l’exemple de la bicyclette comme une image pour connaître Dieu. Il n’y a aucune difficulté à apprendre à rouler si cela ne vous dérange pas de tomber pendant un moment. Mais peu importe combien d’années vous avez monté, vous ne pouvez pas décrire en mots, pour quelqu’un d’autre, comment vous savez ce que vous savez par rapport à cette activité. Mais vous le savez. Je soupçonne également que si vous pensiez trop à la bicyclette pendant que vous la montée, vous pourriez gâcher votre concentration et tomber.

Lire la suite

Les soins de l’âme

Cet article est la conclusion du compte rendu de La vision de l’homme chez Platon par Constantine Cavarnos, disponible à de l’Institut pour les Études byzantines et grecques modernes.

Je ne fais que vous persuader, vieux et jeunes, de ne vous soucier ni de vos corps, ni de l’argent, mais seulement de la perfection de vos âmes. ~ Apologie

Il n’y a rien, et n’y aura jamais rien, de plus important que culture de l’âme. ~ Phèdre

Lorsque l’âme et le corps sont unis, la nature ordonne au corps de servir et d’être gouverné, et l’âme de régner et d’être maître. ~ Phédon

Âme, corps, argent

Le soin de l’âme est fondamental, parce qu’une personne est âme. Ce n’est pas ce qu’une personne a, mais ce qui constitue sa véritable dignité. Lire la suite