L’énigme de Martines de Pasqually

Article paru dans « Études Traditionnelles » de Mai 1936

            L’histoire des organisations initiatiques est souvent fort difficile à éclaircir, et cela se comprend facilement par la nature même de ce dont il s’agit, car il y a là trop d’éléments qui échappent nécessairement aux moyens d’investigation dont disposent les historiens ordinaires. Il n’y a même pas besoin, pour s’en rendre compte, de remonter à des époques très reculées ; il suffit de considérer le XVIIIe siècle, où l’on voit, coexistant encore avec les manifestations de l’esprit moderne dans ce qu’il a de plus profane et de plus antitraditionnel, ce qui semble bien être les derniers vestiges de divers courants initiatiques ayant existé jadis dans le monde occidental, et au cours duquel apparaissent des personnages qui ne sont pas moins énigmatiques que les organisations auxquelles ils se rattachaient ou qu’ils ont inspirées. Un de ces personnages est Matines de Pasqually ; et, à propos des ouvrages publiés en ces dernières années sur lui et sur son Ordre des Élus Coens par MM. R. Le Forestier et P. Vulliaud, nous avons eu déjà l’occasion de remarquer combien de points de sa biographie demeuraient obscurs en dépit de tous les documents mis au jour[1]. M. Girard van Rijnberk vient encore de faire paraître sur ce sujet un autre livre[2], qui contient également une documentation intéressante et en grande partie inédite ; mais devons-nous dire que, malgré cela, ce livre pose peut-être encore plus de questions qu’il n’en résout[3] ?

            L’auteur fait d’abord remarquer l’incertitude qui règne sur le nom même de Martines, et il énumère les multiples variantes qu’on trouve dans les écrits où il en est question ; il est vrai qu’il ne faut pas attacher à ces différences une importance excessive, car, au XVIIIe siècle, on ne respectait guère l’orthographe des noms propres ; mais il ajoute : « quant à l’homme lui-même qui, mieux que tout autre, aurait dû connaître l’orthographe exacte de son propre nom ou de son pseudonyme de chef d’initiation, il a toujours signé : Don Martines de Pasqually (une seule fois : de Pasqually de La Tour). Dans l’unique acte authentique que l’on connaît, l’acte de baptême de son fils, son nom est ainsi formulé : Jaques Delivon Joacin Latour de La Case, don Martinets de Pasqually. » Il est inexact que l’acte en question, qui a été publié par Papus[4], soit « l’unique acte authentique que l’on connaît », car deux autres qui ont sans doute échappé à l’attention de M. van Rijnberk, ont été publiés ici même[5] : l’acte de mariage de Martines, et le « certificat de catholicité » qui lui fut délivré lors de son départ pour Saint-Domingue. Le premier porte : « Jaque Delyoron Latour De la Case de Martines Depasqually, fils légitime de feu Mre Delatour de la Case et de dame Suzanne Dumas de Rainau »[6] ; et le second porte simplement : « Jacques Pasqually de Latour » ; quant à la signature de Martines lui-même, elle est, sur le premier, « Don Martines Depasqually », et, sur le second, « Depasqually de la Tour ». Le fait que son père, dans l’acte de mariage, est nommé simplement « Delatour de la Case » (de même d’ailleurs que son fils dans l’acte de baptême, bien qu’une note marginale l’appelle « de Pasqually », sans doute parce que ce nom était plus connu), paraît venir à l’appui de ce qu’écrit ensuite M. van Rijnberk : « On serait tenté d’en déduire que son véritable nom était de La Case, ou de Las Cases, et que « Martines de Pasqually » n’a été qu’un hiéronyme. »

            Seulement, ce nom de La Case ou de Las Cases, qui peut être forme francisé du nom espagnol de Las Casas, soulève encore d’autre questions ; et, tout d’abord, il faut remarquer que le second successeur de Martines comme « Grand Souverain » de l’Ordre des Élus Coens (le premier ayant été Caignet de Lestère) s’appelait Sébastien de Las Casas ; y avait-il quelque parenté entre lui et Martines ? La chose n’a rien d’impossible : il était de Saint-Domingue, et Martines s’était rendu dans cette île pour y recueillir un héritage, ce qui peut faire supposer qu’une partir de sa famille s’y était établie[7]. Mais il y a encore autre chose de beaucoup plus étrange : L.-Cl. De Saint-Martin, dans son Crocodile, met en scène un « Juif espagnol » nommé Eléazar, auquel il prête visiblement beaucoup de traits de son ancien maître Martines ; or voici en quels termes cet Eléazar explique les raisons pour lesquelles il avait été obligé de quitter l’Espagne et de se réfugier en France : « J’avois à Madrid un ami chrétien, appartenant à la famille de Las-Casas, à laquelle j’ai, quoique indirectement, les plus grandes obligations. Après quelques prospérités dans le commerce, il fut soudainement ruiné de fond en comble par une banqueroute frauduleuse. Je vola à l’instant chez lui, pour prendre part à sa peine, et lui offrir le peu de ressources dont ma médiocre fortune me permettoit de disposer ; mais ces ressources étant trop légères pour le mettre au pair de ses affaires, je cédai à l’amitié que je lui portois, et je me laissi entraîner à ce mouvement, jusqu’à faire usage de quelques moyens particuliers, qui m’aidèrent à découvrir bientôt la fraude de ses expoliateurs, et même l’endroit caché où ils avoient déposé les richesses qu’ils lui avoient enlevées. Par ces mêmes moyens, je lui procurai la facilité de recouvrer tous ses trésors, et de les faire revenir chez lui, sans que même ceux qui les lui avoient ravis pussent soupçonner qui que ce fût de les avoir dépouillés à leur tour. J’eus tort, sans doute, de faire usage de ces moyens pour un pareil objet, puisqu’ils ne doivent s’appliquer qu’à l’administration des choses qui ne tiennent point aux richesses de ce monde ; aussi j’en fus puni. Mon ami, instruit dans une foi timide et ombrageuse, soupçonna du sortilège dans ce que je venais de faire pour lui ; et son zèle pieux l’emportant sur sa reconnaissance, comme on zèle officieux l’avoit emporté sur mon devoir, il me dénonça à son église, à la fois comme sorcier et comme juif. Sur-le-champ, les inquisiteurs en sont instruits ; je suis condamné au feu, avant même d’être arrêté, mais au moment où l’on se met en devoir de me poursuivre, je suis averti par cette même voie particulière du sort qui me menace ; et sans délai, je me réfugie dans votre patrie[8]. »

            Sans doute, il y a dans le Crocodile beaucoup de choses purement fantaisistes, où il serait bien difficile de voir des allusions précises à des événements et à des personnages réels ; il n’en est pas moins fort invraisemblable que le nom de Las Casas se retrouve là par l’effet d’un simple hasard. C’est pourquoi nous avons cru intéressant de reproduire le passage en entier, malgré sa longueur : quels rapports pouvait-il avoir au juste entre le Juif Eléazar, qui ressemble tant à Martines par les « pouvoirs » et la doctrine qui lui sont attribués, et la famille de Las Casas, et quelle pouvait être la nature des « grandes obligations » qu’il avait à celle-ci ? Pour le moment, nous ne faisons que formuler ces questions, sans prétendre y apporter une réponse quelconque ; nous verrons si la suite nous permet d’en envisager une plus ou moins plausible[9].

            Passons à d’autres points de la biographie de Martines, qui ne réservent pas moins de surprises : M. van Rijnberk dit qu’« on ignore complètement l’année et le lien de sa naissance » ; mais il fait remarquer que Willermoz écrit au baron de Türkheim que Martines est mort « avancé en âge » ; et il ajoute : « Au moment où Willermoz écrivit cette phrase il avait lui-même 91 ans ; comme les hommes ont la tendance générale d’évaluer l’âge des autres mortels selon une mesure qui s’accroît avec leurs propres années, on ne doit point douter que l’âge avancé attribué à Martines par le nonagénaire Willermoz ne devait guère atteindre moins de 70 ans. Comme Martines est mort en 1774, il doit être né tout au plus dans les dix premières années du XVIIIe siècle. » Aussi penche-t-il pour l’hypothèse de Gustave Bord, qui fait naître Martines vers 1710 ou 1715 ; mais, même en prenant la première date, cela le ferait mourir à 64 ans, ce qui, à vrai dire, n’est pas encore un âge « avancé », surtout par rapport à celui de Willermoz… Et puis, malheureusement, un des documents dont M. van Rijnek ne paraît pas avoir eu connaissance, donne à cette hypothèse un démenti formel : le « certificat de catholicité » a été délivré en 1772 à « M. Jacques Pasqually de Latour, écuyer, né à Grenoble, âgé de 45 ans » ; il faudrait conclure de là qu’il est né vers 1727 ; et, s’il est mort à Saint-Domingue deux ans plus tard, en 1774, il n’atteignit que l’âge bien peu « avancé » de 47 ans !

            Ce même document confirme en outre que, comme beaucoup l’avaient déjà dit, mais contrairement à l’avis de M. van Rijnberk qui se refuse à l’admettre, Martines est né à Grenoble. Cela ne s’oppose d’ailleurs pas, évidemment, à ce qu’il ait été d’origine espagnole, puisque, parmi toutes celles qu’on a voulu lui assigner, c’est en faveur de celle-là qu’il semble y avoir le plus d’indices, y compris, bien entendu, le nom même de Las Casas ; mais il faudrait alors admettre que son père était déjà établi en France avant sa naissance, et que peut-être même c’est en France qu’il s’était marié. Ceci trouve d’ailleurs une confirmation dans l’acte de mariage de Martines, car le nom de sa mère, tel qu’il y est indiqué, « dame Suzanne Dumas de Rainau », ne peut guère, à ce qu’il nous semble, être autre chose qu’un nom français, tandis que celui de « Delatour de la Case » peut être simplement francisé. Au fond, la seule vrai raison vraiment sérieuse qu’on puisse avoir douter que Martines soit né en France (car on ne peut guère prendre en considération les assertions contradictoire des uns et des autres, qui ne représentent toutes que de simples suppositions), ce sont les particularités de langage qu’on relève dans ses écrits ; mais, en somme, ce fait peut très bien s’expliquer en partie par l’éducation reçue d’un père espagnol, et en partie aussi par les séjours qu’il fit probablement en divers pays ; nous reviendront plus tard sur ce dernier point.

            Par une coïncidence assez curieuse, et qui ne contribue guère à simplifier les choses, il paraît établi qu’il y avait à Grenoble, à la même époque, une famille dont le nom était réellement Pascalis ; mais Martines, à en juger par les noms portés sur les actes qui la concernent, doit lui avoir été complètement étranger. Peut-être est-ce à cette famille qu’appartenait l’ouvrier carrossier Martin Pascalis, qu’on a appelé aussi Martin Pascal ou même Pascal Martin (car, là-dessus non plus, on n’est pas très bien fixé), si toutefois celui-ci est bien véritablement un personnage distinct, et si ce n’est pas tout simplement Martines lui-même qui, à un certain moment, dut exercer ce métier pour vivre, car, apparemment, sa situation de fortune ne fut jamais très brillante ; c’est là encore une chose qui semble n’avoir jamais été éclaircie d’une façon bien satisfaisante.

            D’autre part, beaucoup ont pensé que Martines était Juif ; il ne l’était certainement pas de religion, puisqu’il est surabondamment prouvé qu’il était catholique ; mais il est vrai que, comme le dit M. van Rijnberk, « cela ne préjuge en rien de la question de race ». Il y a bien en effet, dans la vie de Martines, quelques indices qui pourraient tendre à faire supposer qu’il était d’origine juive, mais qui n’ont pourtant rien de décisif, et qui peuvent tout aussi bien s’expliquer par des affinités d’un tout autre genre qu’une communauté de race. Franz von Baader dit que Martines fut « à la fois juif et chrétien » ; cela ne rappelle-t-il pas les rapports du Juif Eléazar avec la famille chrétienne de Las Casas ? Mais le fait même de présenter Eléazar comme un « Juif espagnol » peut très bien être une allusion, non pas à l’origine personnelle de Martines, mais à l’origine de sa doctrine, dans laquelle, en effet, les éléments judaïques prédominent incontestablement.

            Quoi qu’il en soit, il reste toujours, dans la biographie de Martines, un certain nombre d’incohérences et de contradictions, parmi lesquelles la plus frappante est sans doute celle qui se rapport à son âge ; mais peut-être M. van Rijnberk indique-t-il la solution, sans s’en douter, en suggérant que « Martines de Pasqually » était un « hiéronyme », c’est-à-dire un nom initiatique. En effet, pourquoi ce même « hiéronyme » n’aurait-il pas servi, comme cela s’est produit dans d’autres cas similaires, à plusieurs individualités différentes ? Et qui sait même si les « grandes obligations » que le personnage que Saint-Martin appelle le Juif Eléazar avait à la famille de Las Casas n’étaient pas dues à ce que celle-ci avait fourni, d’une façon ou d’une autre, une sorte de « couverture » à son activité initiatique ? Il serait sans doute imprudent de vouloir préciser davantage ; nous verrons cependant si ce qu’on peut savoir de l’origine des connaissances de Martines ne serait pas susceptible d’apporter encore quelques nouveaux éclaircissements.

            (A suivre.)

RENÉ GUÉNON

[1] Un nouveau livre sur l’Ordre des Elus Coens (no de décembre 1929) ; À propos des « Rose-Croix lyonnais » (no de janvier 1930).

[2] Un thaumaturge au XVIIIe siècle : Martines de Pasqually, sa vie, son œuvre, son Ordre (Félix Alcan, Paris).

[3] Signalons incidemment une petite erreur : M. van Rijnberk, en parlant de ses prédécesseurs, attribue à M. René Philipon les notices historiques signées « un Chevalier de la Rose Croissante » et servant de préfaces aux éditions du Traité de la Réintégration des Êtres de Martines de Pasqually et des Enseignements secrets de Martines de Pasqually de Franz von Baader publiées dans la « Bibliothèque Rosicrucienne ». Étonné de cette affirmation, nous avons posé la question à M. Philipon lui-même ; celui-ci nous a répondu qu’il a seulement traduit l’opuscule de von Baader, et que, comme nous le pensions, les deux notices en question sont en réalité d’Albéric Thomas.

[4] Martines de Pasqually, pp. 10-11.

[5] Le mariage de Martines de Pasqually (no de janvier 1930)

[6] On remarqua qu’il y a ici Delyoron, alors que l’acte de baptême porte Delivon (ou peut-être Delivron) ; ce nom étant intercalé entre deux prénoms, ne semble d’ailleurs pas être un nom de famille. D’autre part, il est à peine besoin de rappeler que la séparation des particules (qui ne constituent pas forcément un signe nobiliaire) était alors tout à fait facultative.

[7] Il est vrai qu’il y avait aussi à Saint-Domingue des parents de sa femme, de sorte qu’il se pourrait que l’héritage fût venu de ce côté ; cependant, la lettre publiée par Papus (Martines de Pasqually, p. 58), sans être parfaitement claire, est bien plutôt en faveur de l’autre hypothèse, car il n’apparaît pas que ses deux beaux-frères qui étaient à Saint-Domingue aient eu un intérêt quelconque dans la « donation » qui lui avait été faite.

[8] Le Crocodile, chant 23.

[9] Encore un rapprochement bizarre : Saint-Martin représente Las Casas, l’ami du Juif Eléazar, comme ayant été spolié de ses trésors ; Martines, dans la lettre que nous avons déjà mentionnée, dit : « On m’a fait dans ce pays-là (c’est-à-dire à Saint-Domingue) une donation d’un grand bien que je vais retirer des mains d’un homme qui le retient injustement » ; et il se trouve que cette lettre a été écrite, sous la dictée de Martines, par Saint-Martin lui-même.

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