La Tradition et la réalisation par Guido de Giorgio

                Tout développement est intégration, restauration du fragment dans le corps unique de la « Réalité ». Résurrection – comme retour. Retour, en tant que dépassement de la limitation spatiale et temporelle qui est condition de l’existence humaine, par la réduction de cette limitation dans le symbole de l’horizontale et de la verticale, dont le point d’intersection et de confluence, le point concrétionnel, est l’homme. Si l’on prolonge les deux directions, le point de rencontre de l’horizontale et de la verticale comme fin, chute, limitation, devient point vivant, centre irradiant – l’homme, l’Homme Universel. Tel est le symbolisme de la Croix – la Croix des éléments : Feu en haut, Terre en bas, Air à droite, Eau à gauche. Au centre le Nom ineffable. Celui qui embrasse tout s’embrasse lui-même : en se dissolvant il s’intègre, en s’intégrant il se conquiert, en se conquérant il se réalise, en se réalisant il est.

De tout cela le signe est fixation, squelette dans les moelles duquel vit, impensable, ce qu’on ne peut et qu’on ne doit pas dire. Cet unique mystère est ce dont les différentes traditions donnent le pressentiment en montrant les marches de la réalisation à travers l’agitation des Formes, afin que dans leurs replis on perçoive les Rythmes, en insérant dans ceux-ci des pauses afin que dans leurs trames le Silence soit. La parole alors dévoile les Formes, libère les Rythmes et couve le Silence. Du point de vue de l’« Ascèse » intégrale, ceci est le symbolisme du Verbe.

Les traditions sont et ne peuvent être que le symbole de la Tradition une qui est au-delà d’elles, sans laquelle elles n’existeraient pas et grâce à laquelle elles voilent et dévoilent l’indicible, ce qui en l’homme est au-delà de l’homme, ce qui dans la forme est au-delà de la forme, ce qui dans l’existence est au-delà de l’existence. De la sorte, par les paliers de la Réalisation, repoussant les ombres et les symboles et les signamina, devant la Réalité, demeurant en elle, étant la Réalité, les traditions mènent à la Tradition. Ici, en ce point suprême la condition de l’« être » est également dépassée et l’intégration in toto est obtenue : ceci, bien entendu, du point de vue de l’ascèse intégrale qui est sommité et centre, point d’arrivée et axe central de vision ; tous les autres points dans les différents degrés ayant une valeur purement relative, la valeur d’une transition, transitio, passage et, en un certain sens, véhicule.

Ce qui, dans les traditions, doit apparaître à un certain niveau comme un lien n’est en réalité qu’un soutien, un ensemble de soutiens, pour que dans ce qui est désordonné soit tracé un lit capable de contenir le tumulte des eaux, dont le flux doit permettre, fût-ce par intermittence, de voir le fond. Alors la tradition est scientia, ars, theoria, et l’accomplissement usus, askêsis. Mais il ne s’agit que de deux aspects qui dans l’Ascèse intégrale, theorìa kai askêsis, ars et usus, se rejoignent dans un seul point. La division n’est possible que d’un point de vue purement humain et relatif, où la vision admet l’éloignement, où la réalisation signifie conquête. Mais dans l’ordre de la Réalité il n’y a ni point d’arrivée ni point de départ , ni terminus ad quem ni terminus a quo, ce qui est étant absolument au-delà du temps et de l’espace et, surtout, de l’homme. On ne peut même pas parler d’accomplissement, mais bien d’une abolition de la limitation, d’une destruction du sommeil. Pratiquement pourtant, il y a theoria et il y a askêsis, scientia et usus, dans la mesure où l’intégration, le retour à l’état normal implique un effort et présente donc un aspect de conquête.

                Depuis quelques siècles, le monde moderne ne se contente pas d’ignorer le caractère accidentel de cet aspect ; avec une soif et une recherche funeste, il en projette au contraire le fantasme dans le mythe de la condition temporelle : dans le futur. L’axe de la Connaissance ayant été faussé, l’incapacité à se porter au-delà des limites qui conditionnent l’existence humaine pousse l’homme à proroger, dans l’indéfini d’une obscurité qu’il ignore, la Réalisation, seule conquête effective. Aussi le développement réel, qui n’est autre qu’une intégration, lui apparaît-il sous le mode de la succession – Histoire – ou de la coagulation – Philosophie – ou encore de l’aspiration – Religion : la première fixant la mobilité qui est irréductible à la succession, la seconde cristallisant l’immutabilité qui est irréductible à l’immobilité, la dernière parodiant la certitude qui est irréductible à la promesse. Se tournant ainsi vers ce qui ne sera jamais, l’homme se brise et se perd. A une connaissance illusoire correspond une action illusoire, à un vertige privé de centre une agitation sans but : ce qui est cristallisé et constitué en tant qu’être factice dans le domaine de la connaissance. L’homme est un enfant né à minuit – dit un texte taoïste – et croit qu’« hier » n’a jamais existé. Le souffle l’a quitté, il est vide à l’intérieur. Poussé de l’extérieur, il est tourné vers l’extérieur. L’homme moderne cède donc à l’éblouissement de l’avenir, sans même soupçonner, dans sa pauvreté, l’existence de ce qu’il ne voit pas, de ce qui le dépasse, qui est avant lui, derrière lui en tant que veine profonde et invisible. Le rythme de la Contemplation étant épuisé, reste, artificiellement renforcée, le rythme de l’Action. Histoire, Art, Philosophie, Croyance – au milieu de ces quatre cadavres, l’homme cadavre vie le mythe du futur, c’est-à-dire de l’irréalisable, et en fait la couronne et le masque de sa propre mort : mort avant de naître, il affirme une vie à venir ; putréfié avant de vivre, il joue comme un moribond avec la résurrection future ; dans un présent néantisé, il se tourne vers un avenir illusoire.

                Mais si une réintégration est encore possible, elle implique que la décadence aille jusqu’à son terme : il faut qu’aille jusqu’à son terme toute la stérilité de la fausse connaissance et de la fausse action, et que du fond d’une catastrophe radicale surgisse l’ardeur qui renouvellera totalement l’équilibre. Nier d’abord et toujours, n’affirmer que lorsque tout a été nié, lorsque l’homme est vraiment, devant ce qu’il ne connaît ni ne possède, un cadavre entre les mains de celle qui lave les cadavres – comme dit la tradition islamique. Seule une passivité absolue peut engendrer une activité absolue : seule l’offrande intégrale peut, par radiations de charitas, tout reprendre, tout réabsorber.

                L’attitude de pureté envers les traditions, malgré les différences qui les distinguent en divers types selon les tendances particulières des hommes auxquels elles s’adressent, implique l’absence totale de préjugés de quelque nature que ce soit. Alors la forma mentis est vraiment ce qu’elle doit être, une mens aformalis, qui n’est d’ailleurs que la pure attitude métaphysique, celle de l’Ascèse intégrale. Tous les points de vue sont relatifs par rapport à cette dernière, qui est terminale et résolutoire de tout autre point de vue, et grâce à laquelle la vision est purifiée de toute scorie.

                Les voies de la Réalisation sont infinies, mais le Centre est unique et l’Ascèse intégrale est ce par quoi la Réalisation devient possible : une subordination hiérarchique en vue du but ultime est précisément le Corps de la Tradition dont les membres sont les traditions particulières et visibles. Il ne s’agit pas ici de la recta ratio, mais de la recta via qui fait vibrer tout l’homme, pas seulement une partie de lui qui, en s’isolant, se cristallise et déchoit.

                Avec la Réalisation, tout ce qui fut devient ce qui est et sera. La nature du Soi est présence éternelle – dit Shankarâ – cârya, et aussi, au sens profond de l’expression, Usu Vetera Nova, c’est-à-dire : avec la Réalisation ce qui fut devenant ce qui est, il y a passage du domaine apparent de la temporalité au domaine réelle de l’éternité.

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