Des qualificatifs initiatiques (fin) par René Guénon

2e Partie

Article paru dans « Études Traditionnelles » de juin 1936

Si nous considérons les infirmités ou les simples défauts corporels en tant que signes extérieurs de certaines imperfections d’ordre psychique, il conviendra de faire une distinction entre les défauts que l’être présente dès la naissance, ou qui se développent naturellement chez lui, au cours de son existence, comme des conséquences d’une certaine prédisposition, et ceux qui sont simplement le résultat de quelque accident. Il est évident, en effet, que les premiers traduisent quelque chose qui peut être regardé comme plus strictement inhérent à la nature même de l’être, et qui, par conséquent, est plus grave au point de vue où nous nous plaçons, bien que d’ailleurs, rien ne pouvant arriver à un être qui ne corresponde réellement à quelque élément plus ou moins essentiel de sa nature, les infirmités d’origine apparemment accidentelle elles-mêmes ne puissent être regardées comme entièrement indifférentes à cet égard. D’un autre côté, si l’on considère ces mêmes défauts come obstacle directs à l’accomplissement des rites ou à leur action effective sur l’être, la distinction que nous venons d’indiquer n’a plus à intervenir; mais il doit être bien entendu que certains défauts qui ne constituent pas de tels obstacles n’en sont pas moins, pour la première raison, des empêchements à l’initiation, et même parfois des empêchements d’un caractère plus absolu, car ils expriment une « déficience » intérieure rendant l’être impropre à toute initiation, tandis qu’il peut y avoir des infirmités faisant seulement obstacle à l’efficacité des méthodes « techniques » particulières à telle ou telle forme initiatique.

Certain pourront s’étonner que nous disions que les infirmités accidentelles ont aussi une correspondance dans la nature même de l’être qui en est atteint ; nous les renverrons aux considérations que nous avons exposées précédemment sur les rapports de l’être avec l’ambiance dans laquelle il se manifeste[1], car c’en est là en somme une conséquence directe. Comme nous l’avons dit alors, toutes les relations entre les êtres manifestés dans un même monde, ou, ce qui revient au même, toutes leurs actions et réactions réciproques, ne peuvent être réelles que si elles sont l’expression de quelque chose qui appartient à la nature de chacun de ces êtres. En d’autres termes, tout ce qu’un être subit, aussi bien que tout ce qu’il fait, constituant une « modification » de lui-même, doit nécessairement correspondre à quelqu’une des possibilités qui sont impliquées dans sa nature, de telle sorte qu’il ne peut rien y avoir qui soit purement accidentel, si l’on entend ce mot au sens d’ « extrinsèque » comme on le fait communément. Toute la différence n’est donc ici qu’une différence de degré : il y a des modifications qui représentent quelque chose de plus important ou de plus profond que d’autres ; il y a donc, en quelque sorte, des valeurs hiérarchiques à observer sous ce rapport parmi les diverses possibilités du domaine individuel ; mais, à rigoureusement parler, rien n’est indifférent ou dépourvu de signification, parce que, au fond, un être ne peut recevoir du dehors que de simples « occasions » pour la réalisation, en mode manifesté, des virtualités qu’il porte tout d’abord en lui-même.

Il peut aussi sembler étrange, à ceux qui s’en tiennent aux apparences, que certaines infirmités peu graves au point de vue extérieur aient été toujours et partout considérées comme un empêchement à l’initiation ; un cas typique de ce genre est celui du bégaiement. En réalité, il suffit de réfléchir tant soit peu pour se rendre compte que, dans ce cas, on trouve précisément à la fois l’une et l’autre des deux raisons que nous avons mentionnées ; et en effet, tout d’abord, il y a le fait que la « technique » rituelle comporte presque toujours la prononciation de certaines formules verbales, prononciation qui doit naturellement être avant tout correcte pour être valable, ce que le bégaiement ne permet pas à ceux qui en sont affligés. D’autre part, il y a dans une semblable infirmité le signe manifeste d’une certaine « dérythmie » de l’être, s’il est permis d’employer ce mot ; et d’ailleurs même des formules auxquelles nous venons de faire allusion n’est proprement qu’une des applications de la « science du rythme » à la méthode initiatique, de sorte que l’incapacité à les prononcer correctement dépend en définitive de la « dérythmie » interne de l’être.

Cette « dérythmie » n’est elle-même qu’un cas particulier de désharmonie ou de déséquilibre dans la constitution de l’individu ; et l’on peut dire, d’une façon générale, que toutes anomalies corporelles qui sont des marques d’un déséquilibre plus ou moins accentué, si elles ne sont pas forcément toujours des empêchements absolus (car il y a évidemment là bien des degrés à observer), sont tout au moins des indices défavorable chez un candidat à l’initiation. Il peut d’ailleurs se faire que de telles anomalies, qui ne sont pas proprement des infirmités, ne soient pas de nature à s’opposer à l’accomplissement du travail rituélique, mais que cependant, si elles atteignent un degré de gravité indiquant un déséquilibre profond et irrémédiable, elle suffisant à elles seules à disqualifier définitivement le candidat, conformément à ce que nous avons déjà expliqué plus haut. Telles sont, par exemple, des dissymétries notables du visage ou des membres ; mais, bien entendu, s’il ne s’agissait que de très légères dissymétries, elles ne pourraient même pas être considérées véritablement comme une anomalie, car, en fait, il n’y a sans doute personne qui présente en tout point une exacte symétrie corporelle. Ceci peut d’ailleurs s’interpréter comme signifiant que, dans l’état actuel de l’humanité tout au moins, aucun individu n’est parfaitement équilibré sous tous les rapports ; et, effectivement, la réalisation du parfait équilibre de l’individualité, impliquant la complète neutralisation de toutes les tendances opposées qui agissent en elle, donc la fixation en son centre même, seul point où ces oppositions cessent de se manifester, équivaut par là même, purement et simplement, à la restauration de l’ « état primordial ». On voit donc qu’il ne faut rien exagérer, et que, s’il y a des individus qui sont qualifiés pour l’initiation, ils le sont malgré certain état de déséquilibre relatif qui est inévitable, mais que précisément l’initiation pourra et devra atténuer si elle produit un résultat effectif, et même faire disparaître si elle arrive à être poussée jusqu’au degré qui correspond à la perfection des possibilités individuelles, c’est-à-dire jusqu’au terme des « petits mystères ».

Nous pouvons aussi, à cette occasion, faire en passant une remarque assez curieuse : c’est que certaines disqualifications initiatiques, surtout du genre de celles dont nous venons de parler en dernier lieu, peuvent en même temps représenter des qualifications en sens contraire, c’est-à-dire à l’égard de la « contre-initiation ». On pourra s’en faire une idée si l’on remarque, par exemple, l’importance attribué aux dissymétries corporelles dans certaines descriptions de l’Antéchrist ; même si ces descriptions sont surtout symboliques, elles n’en sont pas moins significatives sous ce rapport, puisque cela suppose essentiellement que ces dissymétries sont les marques visibles de la nature même de l’être auquel elles sont attribuées ; et il est évident que l’Antéchrist doit être considéré comme synthétisant en lui toutes les puissances de la « contre-initiation ». Cela se comprend d’ailleurs facilement, car celle-ci, allant au rebours de l’initiation, par définition même, va par conséquent dans le sens d’un accroissement du déséquilibre des êtres, dont le terme extrême est la « désintégration » à laquelle nous avons eu déjà parfois à faire allusion ; mais ce n’est pas le lieu d’y insister davantage, puisque, bien entendu, ce n’est pas de la « contre-initiation » ni des mystère du « Satellite sombre » que nous entendons traiter présentement.

Nous devons encore faire remarquer qu’il est certains défauts qui, sans être tels qu’ils s’opposent à une initiation virtuelle, peuvent l’empêcher de devenir effective ; il va de soi, d’ailleurs, que c’est ici surtout qu’il y aura lieu de tenir compte des différences de méthodes qui existent entre les diverses formes initiatiques ; mais, dans tous les cas, il y aura des conditions de cette sorte à considérer dès lors qu’on entendra passer du « spéculatif » à l’ « opératif ». Un des cas les plus généraux, dans cet ordre, sera notamment celui des défauts qui, comme certaines déviations de la colonne vertébrale, nuisent à la circulation normale des courants subtils dans l’organisme ; il est à peine besoin, en effet, de rappeler le rôle important que jouent ces courants dans la plupart des processus de réalisation à partir de leur début même et tant que les possibilités individuelles ne sont pas dépassées. Il convient d’ajouter, pour éviter toute méprise à  cet égard, que, si la mise en action de ces courants est accomplie consciemment dans certaines méthodes, il en est d’autres où il n’en est pas ainsi, mais où cependant cette action n’en existe pas moins effectivement et n’en est même pas moins importante en réalité ; l’examen approfondi de certaines particularités rituéliques, de certains « signes de reconnaissance » par exemple (qui sont en même temps tout autre chose quand on les comprend vraiment), pourrait fournir là-dessus des indications très nettes, bien qu’assurément inattendues pour qui n’est pas habitué à considérer les choses à ce point de vue qui est proprement celui de la « technique » initiatique.

Comme il faut nous borner, nous nous contenterons de ces quelques exemples, peu nombreux sans doute, mais choisis à dessein parmi ceux qui correspondent aux cas les plus caractéristiques et les plus instructifs, de façon à faire comprendre le mieux possible ce dont il s’agit véritablement ; il serait en somme peu utile, sinon tout à fait fastidieux, de les multiplier indéfiniment. Si nous avons tant insisté sur le côté corporel des qualifications initiatiques, c’est qu’il est certainement celui qui risque d’apparaître le moins clairement aux yeux de beaucoup, celui que nos contemporains sont généralement le plus disposés à méconnaître, donc celui sur lequel il y a d’autant plus lieu d’attirer spécialement leur attention. C’est aussi qu’il y avait là une occasion de montrer une fois de plus combien tout ce qui concerne l’initiation est loin des simples théories plus ou moins vagues et nébuleuses que voudraient y voir tant de gens qui, par un effet trop commun de la confusion moderne, ont la prétention de parler de choses dont ils n’ont pas la moindre connaissance réelle, mais qu’ils n’en croient que plus facilement pouvoir « reconstruire » au gré de leur imagination.

 

RENÉ GUÉNON.

[1] L’être et le milieu, no de décembre 1935

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