Avicenne – La logique, 2e partie

Texte tiré de « Le livre de science » d’Avicenne.

 

DÉBUT DE LA LOGIQUE – EXPLICATION DE CE QU’ON APPELLE « SIMPLE » PARMI LES TERMES ET LES IDÉES

Il faut savoir qu’il y a deux sortes de termes. L’un est celui qu’on nomme simple et qui consiste en ceci : les éléments du terme ne désignent pas les éléments du sens; par exemple, quand tu dis Zaïd ou Mohammed; de même pour homme et sage[1]. L’autre sorte est dite composée et consiste en ceci : les parties du terme désignent les parties du sens; par exemple, tu dis « l’homme est sage » ou bien « l’homme sage ».

Tant qu’on ne sait pas l’état des termes simples, on ne pourra connaître l’état des termes composés.

 

EXPLICATION DES TERMES « UNIVERSEL » ET « PARTICULIER »[2]

Tout terme simple est universel ou particulier.

L’universel est celui qui, avec un seul et même sens, est susceptible d’être appliqué à beaucoup de choses; ainsi quand tu dis homme, car homme, avec un seul et même sens, s’applique à Zaïd et à Amr. Si le terme est tel qu’il est appliqué à une seule chose, tu peux imaginer qu’il est possible de l’appliquer à nombre de choses, car par l’imagination tu peux d’après ce sens concevoir beaucoup de choses; ainsi tu peux penser beaucoup de soleils et de lunes.[3]

Le terme particulier est ce qui, par un seul et même sens, ne peut être que pour une seule chose; c’est ce que tu ne peux pas, par le même sens, appliquer à autre chose; ainsi quand tu dis Zaïd, car le mot ne désigne que le Zaïd [dont tu parles]. Par conséquent, si tu nommes Zaïd un autre être, tu le nommes en entendant un autre sens et non pas le même.

Les hommes de sciences ne se préoccupent ni de l’état des termes particuliers ni des sens particuliers. Au contraire ils s’attachent aux idées universelles. Sans aucun doute, pour tout universel il y a des particuliers qui lui correspondent.

 

EXPLICATION DE L’UNIVERSEL ESSENTIEL ET ACCIDENTEL

L’universel est, par rapport à ses particuliers, essentiel ou accidentel.

L’essentiel consiste en ce que, quand tu en connais le sens et quand tu connais le sens de son particulier, tu reconnaîtras nécessairement trois états.

Le premier état consiste en ce que tu reconnaîtras que pour le particulier il y a le même sens [que pour l’universel]. Ainsi quand tu conçois ce qu’est l’animal, l’homme, le nombre, le quatre, tu ne peux pas ne pas concevoir que l’homme est animal et que quatre est nombre. Mais si à la place de l’animal et du nombre, tu mets existant ou blanc, tu peux ne pas savoir si l’homme existe ou si quatre existe ou si l’homme est blanc ou ne l’est pas.

Le second état consiste en ce que tu reconnaîtras qu’il faut d’abord que l’idée [qui est] essentielle soit, pour que cette même idée soit pour le particulier. Ainsi, il faut que d’abord la chose soit animal pour qu’elle soit ensuite homme; de même, que d’abord la chose soit nombre pour qu’elle soit ensuite quatre; de même, qu’elle soit d’abord homme pour qu’elle soit ensuite Zaïd.

Le troisième état consiste en ce que tu reconnaîtras que nulle chose n’a donné ce sens [essentiel] à ce particulier mais qu’au contraire ce sens est pour lui par lui-même[4]. C’est ainsi que tu sais bien que nulle chose n’a rendu l’homme animal, ni n’a rendu quatre nombre; s’il n’en était pas ainsi, dans le cas où ce sens essentiel n’existerait pas, l’homme serait non-animal; de même quatre serait non-nombre, ce qui est absurde.

Le sens de notre discours « une chose a rendu telle une autre chose » est que cette chose n’était pas telle par elle-même, mais qu’une autre chose extrinsèque l’a rendue telle. S’il ne se peut point qu’une chose ne soit autrement qu’elle est, donc autre chose ne l’aurait pas faite telle. Certes, la chose qui a fait l’homme a fait l’animal, mais elle n’a pas fait de l’homme un animal car l’homme est animal par lui-même; [de même], quatre par lui-même est nombre, noirceur est couleur par soi-même. Il n’en est pas de même de la blancheur pour l’homme car il y a une chose [extrinsèque à l’homme] qui rend blanc l’homme de par sa nature ou extérieurement à sa nature.

Il n’est en est pas non plus de même quant à l’existence par rapport à l’homme, car il faut autre chose pour lui donner l’existence.

Par conséquent, toute idée qui comporte ces trois conditions est essentielle; tout ce qui ne comporte point l’une de ces trois conditions est accidentel. Il y a pourtant de l’accidentel qui ne peut jamais être séparé de la chose, pas même en imagination; par exemple, on ne peut séparer de mille le fait qu’il est pair; de même, [on ne peut séparer] du triangle le fait que ses trois angles sont égaux à deux droites (ce qui sera expliqué plus tard.)

Il en est de même de la faculté de rire, par nature, qui ne peut être séparée de l’homme. Ce sont des caractères qui ne sont qu’après la constitution de l’essence de la chose et il faut que nous expliquions cela plus complètement.

L’homme a deux caractères proches l’un de l’autre, l’un essentiel et l’autre accidentel[5]. L’essentiel est, par exemple, « raisonnable », ce qui s’explique en disant que l’homme possède une âme raisonnable, âme d’où viennent la parole, le discernement et les caractères propre de l’homme. L’autre, l’accidentel est par exemple, « capable de rire » – ce qui s’explique en disant que la nature de l’homme est telle que quand il voit ou entend une chose surprenante et étrange, il rira peut-être s’il n’y a pas d’obstacle provenant de sa nature ou de son humeur. Mais avant ces deux caractères, il faut d’abord que l’âme soit afin que l’homme existe. Or quand cette âme s’associe au corps, et quand l’homme devient homme, alors la capacité de rire et de s’étonner survient.

Or le caractère postérieur[6] survient quand l’homme est devenu homme [raisonnable]. C’est ainsi que tu peux dire qu’à l’homme il faut premièrement une âme humaine pour devenir home et être capable de rire par nature. Mais tu ne peux pas dire qu’il doit d’abord être ridible par nature pour qu’il ait une âme humaine et devienne homme.

Donc, le premier caractère est essentiel véritablement et le second n’est pas essentiel – bien qu’il soit inséparable de l’homme – mais il est accidentel. Or donc, quand tu dis : « Zaïd est assis, endormi, vieux ou jeune », nul doute que ce sont des accidentels bien que l’un disparaisse plus vite et que l’autre demeure plus longtemps.

 

[1] C’est-à-dire que, par exemple, le z de Zaïd ne désigne pas une partie du corps de Zaïd, non plus que le ï ou d, tandis que dans « homme savant », homme désigne l’homme même, et savant désigne sa qualité.

[2] Universalité  et particularité ne sont pas, en principe, les caractères du terme mais ceux de l’idée et du sens. Si Avicenne les applique aux termes, c’est pour mieux expliquer sa pensée.

[3] En écrivant « un seul et même sens », Avicenne exclut l’idée de noms propres s’appliquant à plusieurs individus (par exemple, Zaïd et Amr); ces noms, étant ceux de beaucoup d’hommes, ne sont pas universels parce qu’ils ne s’appliquent pas, suivant un seul et même sens, aux individus qui les portent : si l’on dit « Zaïd », on entend une seule personne, non toutes celles qui portent ce nom.

[4] L’essentiel n’a pas de cause, contrairement à l’accidentel qui n’existe que par suite d’une cause.

[5] Avicenne veut dire que le caractère essentiel est antérieur au caractère accidentel parce qu’il fait partie de la quiddité. Le caractère accidentel lui est postérieur parce qu’il survient à la quiddité lorsqu’elle est déjà constituée.

[6] Avicenne entend par caractère postérieur les qualités et caractères qui dépendent de l’âme et dont l’existence est postérieure à celle de l’âme. C’est le caractère qui suit celui d’être raisonnable (nâtiq) : si l’homme n’est pas d’abord raisonnable, il ne pourrait s’étonner ni par conséquent rire.

 

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