Le problème du moi – La science du moi – Nos directives

Article de Julius Evola paru dans la revue « UR » en 1927.

Traduction de Gérard Boulanger.

Il y a, dans la vie des hommes, des moments – ils sont rares, mais ils existent – où ceux-ci, comme pris d’un vertige imprévu, sentent vaciller leur repères familiers, leurs certitudes, leurs fois les plus solides. Reconduit à ce point crucial, l’individu ressent alors à nu, inexorable, torturant, ce qui est le problème de tous les problèmes et l’angoisse de toutes les angoisses :

                Que suis-je, Moi?

Hier, aujourd’hui, demain – n’importe quand et n’importe où – tout ce qui a été accompli par les hommes, qu’il s’agisse de hauts faits ou de bassesses, ne l’a jamais été que pour se soustraire à cette angoisse, pour éluder ce problème – pour se distraire, pour se donner un « but », une raison, quelque chose finalement qui leur permette de ne pas penser et de continuer à vivre. Toutes les religions, toutes les philosophies, toutes les morales au même titre que les petites commodités et les illusoires griseries de la vie quotidienne ont été inventées par les hommes pour se cacher à eux-mêmes cette énigme fondamentale, pour faire taire la sensation de profonde terreur de celui qui, ayant fait le désert autour de lui, seul avec lui-même, se dit : MOI…

Étaler son jeu et ne plus s’y prêter; mettre bas les masques et renoncer à l’illusion; rompre avec les compromis et se faire la guerre à soi-même d’un cœur sans merci, – c’est à cela qu’est appelé quiconque veut se dire homme. Mais alors, on ne peut pas ne pas éprouver cette « terreur » qu’accompagne l’expérience de la « grande solitude » : rien sur quoi s’appuyer, nulle part où aller. Et, dans un souffle glacé, cette dure maxime : « Ne pas croire, ne pas aimer, ne pas espérer ».

Il y a celui qui ne résiste pas à cet air raréfié et qui s’effondre.

Il y a celui dont la réaction sauvage est celle de la bête féroce qui ne veut pas mourir, qui se débat et cherche à s’étourdir – et voici que s’impose à lui la certitude que tout cela n’est que cauchemar, chimère insensée née d’un cerveau brûlant de fièvre. Son illusion, il l’appelle « réalité » et il retourne aux certitudes, aux fois, aux affections, à toute la « vie normale » des hommes.

Il y a ensuite celui qui biaise et prend le chemin de la rhétorique.

La problématique de l’Être, la problématique du Moi – impuissant qu’il est à assumer le vide, à l’affronter et à le supporter totalement – devient pour lui un « problème philosophique ». Une nouvelle « vérité », un nouveau « système » naissent : on croit voir des lumières dans les ténèbres et une fois de plus on cède à la volonté de s’illusionner et de continuer comme avant.

Il y a enfin celui qui reste debout au milieu des ruines et fixe sans crainte l’obscurité.

Celui-là dit : « Assez. Cela ne peut plus durer ». Il s’y contraint. Il veut dissiper ce brouillard malfaisant.

Connaissance de soi et, en soi, de l’Être. Cela, ou rien.

Il s’agit de comprendre effectivement le sens de la crise qui débouche sur une telle « connaissance », mais aussi de comprendre que celle-ci est ou bien quelque chose d’absolument transcendant – ou bien n’est rien.

Par hypothèse, elle ne peut être du domaine de la matière ni de l’intellect abstrait, ni de la foi, ni du sentiment, ni de ce que la culture moderne entend par « science ».

On ne peut l’atteindre que par une action : par une action créative, substantielle, intérieure – par une action qui coupe court avec tout et fasse accéder la conscience et l’entité plus profonde dont elle est fille, à quelque chose de neuf, à un tout autre mode d’être – au moins aussi éloigné du précédent que le mode d’existence humain peut l’être du mode d’existence animal.

Le point essentiel, qu’il est nécessaire de bien voir à fond, avec clarté, avec un maximum de clarté, d’une façon absolument évidente, est celui-ci : c’est une absurdité de prétendre que l’angoisse qui te torture puisse disparaître, tant que tu resteras tel que tu es. C’est comme si tu serrais entre tes doigts un tison ardent et que tu prétendais que sa morsure cesse, tout en n’ayant nullement l’intention de le lâcher.

Tu dois te transformer. Tu dois te dépasser toi-même. Tu dois t’intégrer et te « dignifier ». Pour le moi il n’existe précisément pas un « problème » mais un devoir. La solution peut être rigoureusement comparée à un changement d’état qu’il faut réaliser en te transformant : « Connais-toi toi-même » signifie « Réalise-toi, crée-toi toi-même ».

Cette réalisation doit toutefois être entendue comme quelque chose de radicalement positif – sans rien de conceptuel, de moral ou de sentimental, absolument indépendante de toute croyance, foi ou philosophie particulière de ce monde – elle est purement du domaine de l’expérience.

De sorte qu’est ici présupposée la capacité de faire preuve du positivisme le plus froid et le plus méfiant grâce auquel, guéri de la fièvre des « valeurs », de « non-valeurs », des fétichismes et des enthousiasmes, on en vient à ne plus considérer que le rapport concret, réel et nu avec les choses et les êtres. Avec les hommes, il s’agit d’un rapport conventionnel, contingent et conditionné propre à l’état physique d’existence. Et quand à leur « spiritualité », il ne s’agit de rien de plus que de quelque chose du même ordre – créé et existant pour les besoins de la cause et qui sont fatras d’« inférieur » et de « supérieur », de « haut » et de « bas », de « bien » et de « mal », de « divin » et d’« humain », etc. ne fait pas avancer d’un pas et ne transforme nullement ce qu’est, métaphysiquement, sur le plan le plus tangible, le Moi en tant qu’homme dans la hiérarchie des êtres.

Il faut avoir la force de comprendre ceci – puis de prendre en bloc tout ce que sont, ressentent et pensent de tels hommes, de le mettre de côté et de vouloir aller plus avant. Mourir à tout ce qui est « croyance », « supposition » et « espoir » pour, froidement, savoir et pour être – pour se transcender en modifiant radicalement le rapport entre les choses et soi-même – selon une hiérarchie exclusivement déterminée par la « quantité » d’être, d’un être simultanément identique à l’expérience, au savoir et à la puissance.

Cette voie d’accomplissement métaphysique, cette réalisation de soi au-delà de tout ce qui est proprement humain, ce n’est pas un mythe, ce n’est pas du lyrisme : c’est une possibilité réelle, effective, virtuellement ouverte à tous ceux qui sont capables d’aller au-devant du non-espoir et du renoncement suprême. Parfaitement connu du yoga indien, on la retrouve tout au long de la tradition théurgique et magique dont la source se confond avec celle de l’histoire, elle réapparaît dans les Mystères et la vie des saints comme des fondateurs de religion, et, aujourd’hui, se voit confirmée par les premiers résultats de la métapsychique moderne.

En fait, elle constitue une science, précise, rigoureuse, méthodique, qui s’est transmise de bouche à oreille, d’initié à initié par une chaîne ininterrompue, sans que le profane s’en aperçoive. Science n’ayant toutefois nul souci des choses et des phénomènes extérieurs et ne se contentant pas non plus d’observer et de constater, mais qui vise au contraire à la « dignification », à l’intégration et à la divinisation du Moi. De sorte qu’elle parvient aux mêmes résultats lorsqu’elle effectue les mêmes opérations, mais sans avoir besoin d’un quelconque postulat de foi, de philosophie, d’école de « bien » et de « mal ». Elle procède expérimentalement, avec le même sang-froid, selon les mêmes principes d’absence de préjugés, de méfiance et d’impassibilité propres aux recherches des sciences exactes qui bannissent comme de pures superstitions tout ce que les hommes qualifient de « spirituel » – et que ceux-ci ont abandonné aux divagations sentimentales ou dévotionnelles, ou bien aux abstractions ternes et arbitraires de la philosophie profane.

Tout ce qu’il pouvait donner, le cerveau humain l’a donné. Aujourd’hui, il s’agit de faire en sorte que le corps tout entier de l’homme devienne un instrument de la conscience qui devra être présente dans les processus vitaux où agissent les forces obscures et profondes du Moi.

Donner des indications, des conseils, des orientations à propos d’une telle science secrète qui, pour l’instant, ne se transmet pas à travers un corpus de croyances et de concepts mais trouve son inspiration illuminante dans le réveil intérieur de l’esprit dans l’esprit – tel est le but de UR.

UR s’adresse à des gens qui ont pris conscience du même problème et de la même angoisse que nous voyons, aujourd’hui plus que jamais, envahir la vie de chacun et ébranler, d’une façon plus ou moins manifeste, toute la vie de la culture occidentale. UR s’adresse à ceux qui ont pris conscience du même problème et de la même angoisse et qui, en les dépassant, s’engagent franchement à expérimenter une voie sur laquelle ceux qui écrivent ici peuvent, à des degrés divers, porter témoignage.

Il en résulte, pour UR, certaines conditions qui ne sauraient en faire une revue semblable à celles qu’on rencontre d’habitude.

En premier lieu, dans la mesure où la tradition à laquelle nous avons fait allusion existe par elle-même, indépendamment des nombreuses écoles et manifestations particulières qui ont pu, dans l’espace et dans le temps, la véhiculer – nous nous déclarons totalement indépendants de tout « mouvements » ou écoles aujourd’hui à la mode, quels qu’ils soient : occultismes, maçonneries, théosophismes, spiritismes et ainsi de suite. Nous ne représentons que nous-mêmes. Comme devrait l’être quiconque s’est réellement haussé au niveau du problème du Moi, notre démarche est absolument dénuée de préjugés.

En second lieu, nous voulons, de la façon la plus rigoureuse, maintenir une attitude nettement, et uniquement, affirmative – à égale distance de toute manie critique et polémique comme de toute culture pour elle-même et de toute poussiéreuse érudition. Notre seul souhait est de créer des rapports directs de collaboration, de susciter, d’aiguiser et de guider les forces intérieures.

Nous limiterons par conséquent notre sujet à :

1 – l’exposition de méthodes, de techniques et de disciplines ;

2 – la relation d’expériences intérieures effectivement vécues ;

3 – la publication de textes, de fragments de textes ou de traductions d’ouvrages, rares ou peu connus, d’Orient et d’Occident, convenablement présentés, annotés ou résumés par des gens compétents, en ayant toujours en vue de dynamiser et d’éveiller ;

4 – l’examen de problèmes posés par des phénomènes particuliers grâce auxquels on peut être conduit à prendre conscience d’une réalité et d’une potentialité transcendant le cadre étroit dans lequel se sont enfermés l’homme et sa science

Nous avons cru bon d’adopter le principe de l’anonymat des collaborateurs. Tous ceux qui écrivent ou voudront écrire dans UR signeront leurs articles sous un pseudonyme. Le but est de balayer toute prévention inévitablement attachée aux noms. Ici, les personnes comme « noms » ne doivent avoir aucune importance; par contre elles en ont une comme forces. Et les forces ne se révélant et ne se mesurant qu’à leurs effets, ce qui compte exclusivement, dans le cas présent, c’est ce que par lui-même chaque  écrit particulier peut provoquer chez le lecteur. Le domaine de UR est si singulier qu’il est bon que l’éventuelle notoriété acquise par ses collaborateurs dans le domaine culturel en général ne soit pas la source de préjugés toujours possibles. Rappelons en passant le caractère non-individuel de l’œuvre des Pythagoriciens et, plus précisément, la systématisation des pseudonymes, des anagrammes et de l’anonymat chez les Hermétistes et les Rose-Croix.

La progressivité et l’organicité seront également des caractéristiques de UR. À la différence d’autres revues, il ne sera pas question de considérations mises simplement les unes à la suite des autres : la succession des numéros coïncidera, d’une certaine manière, avec l’approfondissement progressif de notre sujet, afin que chacun, s’il le désire, ait la possibilité de nous suivre. En particulier nous ne publierons de textes qu’après avoir auparavant fourni tous les éléments qui en permettent la compréhension correcte[1].

Les collaborateurs seront effectivement des collaborateurs dans la mesure où chacun ne travaillera pour son propre compte. Ils se répartiront un secteur organique d’un sujet unique en reprenant, en complétant ou en développant sous un éclairage différent ce que chacun aura pu dire.

Nous ne voyons aucun inconvénient à étendre ce type de rapport aux lecteurs eux-mêmes; aussi serons-nous heureux de recevoir, et éventuellement de publier, des réflexions, des indications ou des questions, dans la mesure où elles feront preuve de sérieux. Notre cercle, s’il obéit à une loi d’aristocratie et de hiérarchie spirituelle, n’est pas fermé sur lui-même. Nous donnerons à celui qui a besoin et prendrons de qui peut donner.

Nous déclarons donc que tout collaborateur de « UR » prendra l’engagement formel d’être loyal vis-à-vis de lui-même, de ne rien dire qu’il ne sache effectivement – et dont en conséquence il ne soit totalement prêt à répondre vis-à-vis de quiconque – et enfin de tout mettre en œuvre pour se faire clairement comprendre. Et ce contrairement à la manie mystificatrice de la plupart de ceux qui, aujourd’hui, font commerce d’« occultisme » et pour qui le « mystère » et le langage obscur ne servent tout simplement qu’à faire croire qu’ils savent – alors qu’ils ne savent rien.

Toutefois, nous l’avons souligné, un mystère demeure inviolable : celui propre à toute expérience que, quel qu’il soit, nul ne peut comprendre s’il ne l’a pas vécue. Comme celle de la lumière pour qui ne l’aurait jamais vue, comme celle de l’amour pour qui ne l’aurait jamais ressenti. Vis-à-vis de ce mystère – et ici, prenons-y garde, c’est une circonstance aggravante et par conséquent transcende tout ce qu’a légué l’expérience commune des hommes – il n’y a rien à attendre de nous, tout au moins tant que l’on croira que nos seuls moyens consistent à aligner des mots et des signes typographiques.

Mais s’il en est qui ont vraiment osé et opéré; qui ont abandonné une rive et, bien qu’encore pris dans les « eaux », tendent déjà à atteindre l’autre, il pourrait se faire que « UR » leur ménage une rencontre d’une toute autre signification : celle propre à une transmission réelle effectuée par une présence, d’esprit à esprit, suivant le « rite » occulte de l’« Art ».


[1] D’où la nécessité de suivre régulièrement la revue. A cet égard, l’abonnement est la solution la plus souhaitable aussi bien pour le lecteur que pour nous. Au reste, après une brève période, indispensable à la faire connaître, nous avons l’intention de restreindre la diffusion de « UR » à un nombre limité d’abonnés.

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