Des qualifications initiatiques par René Guénon

Article paru dans « Études Traditionnelles » d’avril 1936

Il nous est souvent arrivé, au cours de nos précédents articles, de faire allusion aux qualifications initiatiques, et, de divers côtés, on nous a posé de nombreuses questions à ce sujet; à vrai dire, il n’est guère possible de prétendre le traiter d’une façon complète, mais du moins pouvons-nous y apporter quelques éclaircissements. Et, tout d’abord, il doit être bien entendu que ces qualifications sont exclusivement du domaine de l’individualité; en effet, s’il n’y avait à envisager que la personnalité ou le « Soi », il n’y aurait aucune différence à faire à cet égard entre les êtres, et tous seraient également qualifiés, sans qu’il y ait lieu de faire la moindre exception; mais la question se présente tout autrement par le fait que l’individualité doit nécessairement être prise comme moyen et comme support de la réalisation initiatique; il faut par conséquent qu’elle possède les aptitudes requises pour jouer ce rôle, et tel n’est pas toujours le cas. L’individualité n’est ici, si l’on veut, que l’instrument de l’être véritable; mais, si cet instrument présente certains défauts, il peut être plus ou moins complètement inutilisable, ou même l’être tout à fait pour ce dont il s’agit. Il n’y a d’ailleurs là rien dont on doive s’étonner, si l’on réfléchit seulement que, même dans l’ordre des activités profanes, ce qui est possible à l’un ne l’est pas à l’autre, et que, par exemple, l’exercice de tel ou tel métier exige certaines aptitudes spéciales, mentales et corporelles tout à la fois. La différence essentielle est que, dans ce cas, il s’agit d’une activité qui relève tout entière du domaine individuel, qui ne le dépasse en aucun façon ni sous aucun rapport, tandis que, en ce qui concerne l’initiation, le résultat à atteindre est au contraire au delà des limites de l’individualité ; mais, encore une fois, celle-ci n’en doit pas moins être prise comme point de départ, et c’est là une condition à laquelle il est impossible de se soustraire.

On peut encore dire ceci : l’être qui entreprend le travail de réalisation initiatique doit forcément partir d’un certain état de manifestation, celui où il est situé actuellement, et qui comporte tout un ensemble de conditions déterminées : d’une part, les conditions qui sont inhérentes à cet état et qui le définissent d’une façon générale, et d’autre part, celles qui, dans ce même état, sont particulières à chaque individualité et la différencient de toutes les autres. Il est évident que ce sont ces dernières qui doivent être envisagées en ce qui concerne les qualifications, puisqu’il s’agit là de quelque chose qui, par définition même, n’est pas commun à tous les individus, mais caractérise proprement ceux-là seuls qui appartiennent, virtuellement tout au moins, à l’ « élite » entendue dans le sens que nous avons précisé précédemment.

Maintenant, il faut bien comprendre que l’individualité doit être prise ici telle qu’elle est en fait, avec tous ses éléments constitutifs, et qu’il peut y avoir des qualifications concernant chacun de ces éléments, y compris l’élément corporel lui-même, qui ne doit aucunement être traité, à ce point de vue, comme quelque chose d’indifférent ou de négligeable. Peut-être n’y aurait-il pas besoin de tant y insister si nous ne nous trouvions en présence de la conception grossièrement simplifiée que les Occidentaux modernes se font de l’être humain : non seulement l’individualité est pour eux l’être tout entier, mais encore cette individualité elle-même est réduite à deux parties supposées complètement séparées l’une de l’autre, l’une étant le corps, et l’autre quelque chose d’assez mal défini, qui est désigné indifféremment par les noms les plus divers et parfois les moins appropriés. Or la réalité est tout autre : les éléments multiples de l’individualité, quelle que soit d’ailleurs la façon dont on voudra les classer, ne sont point ainsi isolés les uns des autres, mais forment un ensemble dans lequel il ne saurait y avoir d’hétérogénéité radicale et irréductible; et tous, le corps aussi bien que les autres, sont, au même titre, des manifestations ou des expressions de l’être dans les diverses modalités du domaine individuel. Entre ces modalités, il y a des correspondances telles que ce qui se passe dans l’une a normalement sa répercussion dans les autres ; il en résulte que, d’une part, l’état du corps peut influer d’une certaine façon favorable ou défavorable sur les autres modalités, et que, d’autre part, l’inverse n’étant pas moins vrai, il peut fournir des signes traduisant sensiblement l’état même de celles-ci; il est clair que ces deux considérations complémentaires ont l’une et l’autre leur importance sous le rapport des qualifications initiatiques. Tout cela serait parfaitement évident si la notion occidentale de « matière », Ie dualisme cartésien et les conceptions plus ou moins « mécanistes » n’avaient tellement obscurci ces choses pour la plupart de nos contemporains ; ce sont ces circonstances contingentes qui obligent à s’attarder à des considérations aussi élémentaires, qu’il suffirait autrement d’énoncer en quelques mots, sans avoir à y ajouter la moindre explication.

Il va de soi que la qualification essentielle, celle qui domine toutes les autres, est une question d’ « horizon intellectuel » plus ou moins étendu ; mais il peut arriver que les possibilités d’ordre intellectuel, tout en existant virtuellement dans une individualité, soient, du fait des éléments inférieurs de celle-ci, empêchés de se développer, soit temporairement, soit même définitivement. C’est là la première raison de ce qu’on pourrait appeler les qualifications secondaires; el il y a encore une seconde raison qui résulte immédiatement de ce que nous venons de dire : c’est que, dans ces éléments, qui sont les plus accessibles à l’observation, on peut trouver des marques de certaines limitations intellectuelles ; dans ce dernier cas, les qualifications secondaires deviennent en quelque sorte des équivalents symboliques de la qualification fondamentale elle-même. Dans le premier cas, au contraire, il peut se faire qu’elles n’aient pas toujours une égale importance : ainsi, il peut y avoir des obstacles s’opposant à toute initiation, même simplement virtuelle, ou seulement à une initiation effective, ou encore au passage à des degrés plus ou moins élevés ; et il faut ajouter aussi qu’il y a des empêchements spéciaux qui peuvent ne concerner que certaines formes d’initiation.

Sur ce dernier point, il suffit en somme de rappeler que la diversité des modes d’initiation, soit d’une forme traditionnelle à une autre, soit à l’intérieur d’une même forme traditionnelle, a précisément pour but de répondre à celle des aptitudes individuelles; elle n’aurait évidemment aucune raison d’être si un mode unique pouvait convenir également à tous ceux qui sont, d’une façon générale, qualifiés pour recevoir l’initiation. Puisqu’il n’en est pas ainsi, chaque organisation initiatique devra avoir sa « technique » particulière, et elle ne pourra naturellement admettre que ceux qui seront capables de s’y conformer et d’en retirer un bénéfice effectif, ce qui suppose, quant aux qualifications, l’application de tout un ensemble de règles spéciales, valables seulement pour l’organisation considérée, et n’excluant aucunement, pour ceux qui seront écartés par là, la possibilité de trouver ailleurs une initiation équivalente, pourvu qu’ils possèdent les qualifications générales qui sont strictement indispensables dans tous les cas. Un des exemples les plus nets que l’on puisse donner à cet égard, c’est le fait qu’il existe des formes d’initiation qui sont exclusivement masculines, tandis qu’il en est d’autres où les femmes peuvent être admises ; on peut donc dire qu’il y a là une certaine qualification qui est exigée dans un cas et qui ne l’est pas dans l’autre, et que cette différence tient aux modes particuliers d’initiation dont il s’agit; nous y reviendrons d’ailleurs par la suite, car nous avons pu constater que ce fait est généralement fort mal compris à notre époque.

Là où il existe une organisation sociale traditionnelle, même dans’ l’ordre extérieur, chacun, étant à la place qui convient à sa propre nature individuelle, doit par là même pouvoir trouver aussi plus facilement, s’il est qualifié, le mode d’initiation qui correspond à ses possibilités. Ainsi, si l’on envisage à ce point de vue l’organisation des castes, l’initiation des Kshatriyas ne saurait être identique à celle des Brâhmanes, et ainsi de suite; et, d’une façon plus particulière encore, une certaine forme d’initiation peut être liée directement à l’exercice d’un métier déterminé, ainsi que nous l’avons expliqué en d’autres occasions, ce qui ne peut avoir toute sa valeur effective que si le métier qu’exerce chaque individu est bien celui auquel il est destiné par les aptitudes inhérentes à sa nature même, de telle sorte que ces aptitudes feront en même temps partie intégrante des qualifications spéciales requises pour la forme d’initiation correspondante.

Au contraire, là où rien n’est plus organisé suivant des règles traditionnelles et normales, ce qui est le cas du monde occidental moderne, il en résulte une confusion qui s’étend à tous les domaines, et qui entraîne inévitablement des complications et des difficultés multiples quant à la détermination précise des qualifications initiatiques, puisque la place de l’individu dans la société n’a plus alors qu’un rapport très lointain avec sa nature, et que même, bien souvent, ce sont uniquement les côtés les plus extérieurs et les moins importants de celle-ci qui sont pris en considération, c’est-à-dire ceux qui n’ont réellement aucune valeur, même secondaire, au point de vue initiatique. Une autre cause de difficultés qui s’ajoute encore à celle-là, et qui en est d’ailleurs solidaire dans une certaine mesure, c’est l’oubli des sciences traditionnelles : les données de certaines d’entre elles pouvant fournir le moyen de reconnaître la véritable nature d’un individu, lorsqu’elles viennent à faire défaut, il n’est jamais possible, par d’autres moyens quelconques, d’y suppléer entièrement et avec une parfaite exactitude ; quoi qu’on fasse à cet égard, il y aura toujours une part plus ou moins grande d’ « empirisme » qui pourra donner lieu à bien des erreurs. C’est là une des principales raisons de la dégénérescence de certaines organisations initiatiques : l’admission d’éléments non qualifiés, que ce soit par ignorance pure et simple des règles qui devraient les éliminer, ou par impossibilité de les appliquer sûrement, est en effet un des facteurs qui contribuent le plus à cette dégénérescence, et peut même, si elle se généralise, amener finalement la ruine complète d’une telle organisation.

Avant de passer à la seconde partie de cette étude, dans laquelle nous insisterons davantage sur la signification réelle qu’il convient d’attribuer aux qualifications secondaires, il est encore un point sur lequel nous devons attirer l’attention ; c’est que, outre les qualifications requises pour l’initiation elle-même, et qui sont celles que nous avons en vue ici, il peut y avoir, par surcroît, d’autres qualifications plus particulières qui soient requises seulement pour remplir telle ou telle fonction dans une organisation initiatique. Ce sont là deux choses qu’il importe de ne jamais confondre et cette distinction correspond à celle que nous avons indiquée dans notre dernier article, en ce qui concerne la hiérarchie initiatique ; il suffira donc, pour en comprendre la raison, de se reporter à ce que nous avons dit alors ; et nous ajouterons seulement que l’aptitude à recevoir l’initiation même jusqu’au degré le plus élevé, n’implique pas nécessairement l’aptitude à exercer une fonction quelconque, fût-ce la plus simple de toutes. Il doit d’ailleurs être bien entendu que la fonction, quelle qu’elle soit, n’a jamais qu’un caractère accidentel et contingent ; ce qui seul est véritablement essentiel, c’est l’initiation elle-même avec ses degrés, puisque c’est elle qui influe d’une façon effective sur l’étal réel de l’être, tandis que la fonction ne saurait aucunement le modifier ou y ajouter quoi que ce soit.

(A suivre.)

RENÉ GUÉNON.

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