De la hiérarchie initiatique par René Guénon

Article paru dans « Études Traditionnelles » de Mars 1936

L’allusion que nous faisions à la hiérarchie initiatique, en parlant de la notion de « l’élite » comme susceptible, outre son sens général, d’être envisagée à plusieurs degrés différents, a besoin d’être encore précisée à certains égards, car il se produit à ce sujet de fréquentes confusions, non seulement dans le monde purement profane, ce dont il n’y aurait pas lieu de s’étonner, mais même parmi ceux qui, à un titre ou à un autre, devraient normalement être plus instruits de ce dont il s’agit. Il semble d’ailleurs que toute idée de hiérarchie, même en dehors du domaine initiatique, soit particulièrement obscurcie à notre époque, et qu’elle soit une de celles contre lesquelles s’acharnent plus spécialement les négations de l’esprit moderne, ce qui, à vrai dire, est bien conforme au caractère antitraditionnel de celui-ci, caractère dont l’ « égalitarisme » sous toutes ses formes représente en somme simplement un des aspects. Il n’en est pas moins étrange de voir cet « égalitarisme » admis et proclamé même par des membres d’organisations initiatiques qui, si amoindries ou déviées qu’elles puissent être à bien des points de vue, conservent pourtant forcément toujours une certaine constitution hiérarchique, faute de quoi elles ne pourraient subsister en aucune façon ; il y a là évidemment quelque chose de paradoxal, et même de contradictoire, qui ne peut s’expliquer que par l’extrême désordre qui règne partout actuellement. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’y insister davantage ici, car il est bien clair que ce n’est pas à ceux qui nient de parti pris toute hiérarchie que nous pouvons songer à nous adresser; ce que nous voulions dire, c’est que, dans ces conditions, il n’est pas étonnant que cette idée soit parfois plus ou moins mal comprise par ceux mêmes qui l’admettent encore, et qu’il leur arrive de se méprendre sur les différentes applications qu’il convient d’en faire.

Comme nous venons de le dire, toute organisation initiatique, en elle-même, est essentiellement hiérarchique, si bien qu’on pourrait voir là un de ses caractères fondamentaux, quoique, bien entendu, il ne lui soit pas exclusivement propre, et qu’il puisse exister aussi en un certain sens, non seulement dans les organisations traditionnelles « extérieures », mais même jusque dans les organisations profanes, du moins pour autant que celles-ci sont constituées, dans leur ordre, suivant des règles normales. Cependant, la hiérarchie initiatique a quelque chose de spécial qui la distingue de toutes les autres: c’est qu’elle est formée essentiellement par des degrés de « connaissance », avec tout ce qu’implique ce mot entendu dans son véritable sens, car c’est en cela que consistent les degrés mêmes de l’initiation, et aucune considération autre que celle-là ne saurait y intervenir. Certains ont représenté ces degrés par une série d’enceintes concentriques qui doivent être franchies successivement, ce qui est une image très exacte, car c’est bien d’un « centre » qu’il s’agit de s’approcher de plus en plus, jusqu’à l’atteindre finalement au dernier degré ; d’autres ont comparé aussi la hiérarchie initiatique à une pyramide, dont les assises vont toujours en se rétrécissant à mesure qu’on s’élève de la base vers le sommet, de façon à aboutir ici encore à un point unique qui joue le même rôle que le centre dans la figure précédente ; quel que soit d’ailleurs le symbolisme adopté à cet égard, c’est bien précisément cette hiérarchie de degrés que nous avions en vue en parlant des distinctions s’opérant à l’intérieur de l’ « élite ».

Il doit être bien entendu que ces degrés peuvent être indéfiniment multiples, comme les états auxquels ils correspondent et qu’ils impliquent dans leur réalisation, car c’est véritablement d’états différents qu’il s’agit dès lors que la connaissance est effective, ainsi que nous avons eu déjà l’occasion de l’expliquer bien souvent. Par conséquent, les degrés existant dans une organisation initiatique quelconque ne représenteront jamais qu’une classification, forcément « schématique » ici comme en toutes choses, et limitée en somme à la considération de certaines étapes principales ou plus nettement caractérisées ; et, suivant le point de vue auquel on se placera pour établir une telle classification, les degrés ainsi distingués en fait pourront naturellement être plus ou moins nombreux, sans qu’il faille pour cela voir dans ces différences de nombre une contradiction ou une incompatibilité quelconque, car, au fond, cette question ne touche à aucun principe doctrinal et relève simplement des méthodes qui peuvent être particulières à chaque organisation initiatique, fût-ce à l’intérieur d’une même forme traditionnelle, et à plus forte raison quand on passe d’une de ces formes à une autre. A vrai dire, il ne peut y avoir, en tout cela, de distinction parfaitement tranchée que celle des « petits mystères » et des « grands mystères », c’est-à-dire de ce qui se rapporte respectivement à l’état humain et aux états supérieurs de l’être ; tout le reste n’est, dans le domaine des uns et des autres, que subdivisions qui peuvent être poussées plus ou moins loin pour des raisons d’ordre contingent.

D’autre part, il faut bien comprendre aussi que la répartition des membres d’une organisation initiatique dans ses différents degrés n’est en quelque sorte que « symbolique » par rapport à la hiérarchie réelle, parce que l’initiation, à un degré quelconque, peut, dans bien des cas, n’être que virtuelle ; si elle était toujours effective, les deux hiérarchies coïncideraient entièrement ; mais, si la chose est concevable en principe, il faut reconnaître qu’elle n’est guère réalisable en fait, et qu’elle l’est d’autant moins, dans certaines organisations, que celles-ci ont subi une dégénérescence plus ou moins accentuée et qu’elles admettent trop facilement des membres dont la plupart sont fort peu aptes à obtenir plus qu’une simple initiation virtuelle. Cependant, si ce sont là des défauts inévitables dans une certaine mesure, ils n’atteignent en rien la notion même de la hiérarchie initiatique, qui demeure parfaitement indépendante de toutes les circonstances de ce genre ; un état de fait, si fâcheux qu’il soit, ne peut rien contre un principe et ne saurait aucunement l’affecter ; et la distinction que nous venons d’indiquer résout naturellement l’objection qui pourrait se présenter à la pensée de ceux qui ont eu l’occasion de constater, dans les organisations initiatiques dont ils peuvent avoir quelque connaissance, la présence, même aux degrés supérieurs, d’individualités auxquelles toute initiation effective ne fait que trop manifestement défaut.

Un autre point important est celui-ci : une organisation initiatique comporte non seulement une hiérarchie de degrés, mais aussi une hiérarchie de fonctions, et ce sont là deux choses distinctes, qu’il faut avoir bien soin de ne pas confondre, car la fonction dont quelqu’un peut être investi, à quelque niveau que ce soit, ne lui confère pas un nouveau degré et ne modifie en rien celui qu’il possède déjà. La fonction n’a, pour ainsi dire, qu’un caractère « accidentel » par rapport au degré : l’exercice d’une fonction déterminée peut exiger la possession de tel ou tel degré, mais il n’est jamais attaché nécessairement à ce degré, si élevé d’ailleurs que celui-ci puisse être ; et, de plus, la fonction peut n’être que temporaire, elle peut prendre fin pour des raisons multiples, tandis que le degré constitue toujours une acquisition permanente, obtenue une fois pour toutes, et qui ne saurait jamais se perdre en aucune façon, et cela qu’il s’agisse d’initiation effective ou même simplement virtuelle.

La hiérarchie initiatique véritablement essentielle est donc celle des degrés ; dès lors que c’est de « connaissance » qu’il s’agit proprement en toute initiation, il est bien évident que le fait d’être investi d’une fonction n’ajoute rien sous ce rapport ; il peut donner, par exemple, la faculté de transmettre l’initiation à d’autres, mais non pas celle d’accéder soi-même à un état plus élevé. Il ne saurait y avoir aucun degré ou état qui soit supérieur à celui de l’ « adepte » ; que ceux qui y sont parvenus exercent par surcroît certaines fonctions ou qu’ils n’en exercent aucune, cela ne fait absolument aucune différence sous ce rapport ; et ce qui est vrai à cet égard pour le degré suprême l’est également, à tous les échelons de la hiérarchie, pour chacun des degrés inférieurs[1]. Par conséquent, lorsqu’on parle de la hiérarchie initiatique sans préciser davantage, il doit être bien entendu que c’est toujours de la hiérarchie des degrés qu’il s’agit ; c’est celle-là, et celle-là seule, qui, comme nous le disions précédemment, définit les « élections » successives allant graduellement du simple « rattachement » initiatique jusqu’à l’identification avec le « Centre », c’est-à-dire, en d’autres termes, à la réalisation de l’ « Identité Suprême ».

RENÉ GUÉNON

[1] Nous rappelons que l’ « adepte » est proprement celui qui a atteint la plénitude de l’initiation, certaines écoles font cependant une distinction entre ce qu’elles appellent « adepte mineur » et « adepte majeur » ; ces expressions doivent alors se comprendre, originairement tout au moins, comme désignant celui qui est parvenu à la perfection respectivement dans l’ordre des « petits mystères » et dans celui des « grands mystères ».

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s