Sur la notion de l’élite par René Guénon

Article paru dans « Études Traditionnelles » de Février 1936

Nous avons eu déjà bien souvent l’occasion de signaler les abus de langage qui sont caractéristiques de notre époque, et qui sont parmi las symptômes les plus nets du désordre et de la confusion qui règnent partout: il semble parfois que les mots aient complètement perdu leur sens, tellement ils sont employés de la façon la plus courante, dans des acceptions qui n’ont plus rien de commun avec ce qu’ils devraient normalement signifier. C’est d’ailleurs pourquoi nous nous efforçons toujours de revenir le plus possible au sens originel, car c’est là, en somme, le seul moyen de redonner au langage l’exactitude et la précision dont il est susceptible; mais nous reconnaissons que, comme tout ce qui va à l’encontre de certaines habitudes, cela ne peut se faire sans quelques précautions, et qu’il faut toujours, en pareil cas, donner toutes les explications nécessaires pour éviter des méprises plus ou moins fâcheuses.

 

Il arrive quelquefois que ces déformations communes du sens des mots prennent une véritable allure de caricature et de parodie; nous l’avons fait remarquer ailleurs, notamment pour des mots tels que ceux de « tradition » et de « religion », appliqués, l’un aux coutumes les plus dépourvues de toute valeur réelle et de tout contenu transcendant, et l’autre aux manifestations de la plus banale sentimentalité humaine. Celui même d’ « initiation », qui devrait être d’un emploi plus strictement réservé en raison du domaine auquel il se réfère, n’est pas davantage à l’abri de cette sorte de dénaturation, puisque certains s’en servent pour désigner l’enseignement rudimentaire d’un « savoir » quelconque, et qu’on le voit même figurer en tête d’ouvrages qui, en fait, ne relèvent que de la plus basse « vulgarisation ». Il n’est pas jusqu’au mot d’ « adepte », titre exclusif de ceux qui sont parvenus au plus haut degré de l’initiation, qui n’en soit arrivé, par une confusion encore plus étrange et plus inexplicable que toutes les autres, à qualifier les simples adhérents de n’importe quoi, fût-ce de la plus profane des associations !

 

C’est encore sur un abus du même genre que nous voulons présentement appeler l’attention, parce que nous avons à le constater de plus en plus fréquemment depuis quelque temps, et que d’ailleurs il s’agit d’un mot que nous avons nous-même employé assez souvent dans son véritable sens, sans croire alors utile d’insister sur tout ce qui sépare celui-ci de ces fausses conceptions qui ne nous étaient pas encore apparues comme si répandues, et qui peut-être réellement ne l’étaient pas encore, car tout cela va visiblement en s’aggravant de plus en plus rapidement. Ce mot est celui d’ « élite », dont nous nous sommes servi pour désigner quelque chose qui n’existe plus dans l’état actuel du monde occidental, et dont la constitution, ou plutôt la reconstitution, nous apparaissait comme la condition première et essentielle d’un redressement intellectuel et d’une restauration traditionnelle. Or, il arrive maintenant que, à chaque instant et de tous les côtés, on entend parler, non point de l’élite prise en ce sens, mais « des élites », terme dans lequel on veut comprendre tous les individus qui dépassent tant soit peu la « moyenne » dans un ordre d’activité quelconque, fût-il le plus inférieur en lui-même et le plus éloigné de toute intellectualité. Remarquons tout d’abord que le pluriel est ici un véritable non-sens: sans même sortir d’un simple point de vue profane, on pourrait déjà dire que ce mot est de ceux qui ne sont pas susceptibles de pluriel, parce que leur sens est en quelque sorte celui d’un « superlatif », ou encore parce qu’ils impliquent l’idée de quelque chose qui, par sa nature même, n’est pas capable de se fragmenter et de se subdiviser; mais, pour nous, il y a lieu de faire appel ici à quelques autres considérations d’un ordre plus profond.

 

Parfois, pour plus de précision et pour écarter tout malentendu possible, nous avons employé l’expression d’ « élite intellectuelle » ; mais, à vrai dire, il y a là presque un pléonasme, car il n’est même pas concevable que l’élite soit autre qu’intellectuelle, ou, si l’on préfère, spirituelle, ces deux mots étant en somme équivalents pour nous, dès lors que nous nous refusons absolument à confondre l’intellectualité vraie avec la « rationalité ». La raison en est que la distinction qui détermine l’élite ne peut, par définition même, s’opérer que « par en haut », c’est-à-dire sous le rapport des possibilités les plus élevées de l’être; et il est facile de s’en rendre compte en réfléchissant quelque peu au sens propre du mot, tel qu’il résulte directement de son étymologie.

 

En effet, au point de vue proprement traditionnel, ce qui donne à ce mot d’ « élite » toute sa valeur, c’est qu’il est dérivé d’ « élu »; et c’est bien là, disons-le nettement, ce qui nous a amené à l’employer comme nous l’avons fait de préférence à tout autre; mais encore faut-il préciser un peu davantage comment ceci doit être entendu. Il ne faudrait pas croire que nous nous arrêtions là au sens religieux et exotérique qui est sans doute celui où l’on parle le plus communément des « élus » bien que ce soit déjà, assurément, quelque chose qui pourrait donner lieu assez aisément à une transposition analogique appropriée à ce dont il s’agit effectivement; mais il y a encore autre chose, dont on pourrait d’ailleurs trouver une indication jusque dans la parole évangélique bien connue et souvent citée, mais peut-être insuffisamment comprise: « Multi vocati, electi pauci[1]. »

 

Au fond, nous pourrions dire que l’élite, telle que nous l’entendons, représente l’ensemble de ceux qui possèdent les « qualifications » requises pour l’initiation, et qui sont naturellement toujours une minorité parmi les hommes; en un sens, ceux-ci sont tous « appelés », en-raison de la situation « centrale » qu’occupe l’être humain dans cet état d’existence, mais il y a peu d’ « élus », et, dans les conditions de l’époque actuelle, il y en a assurément moins que jamais. On pourrait objecter que cette élite existe toujours, par la force même des choses, car, si peu nombreux que soient ceux qui sont « quaIifiés », il en est pourtant au moins quelques-uns, et d’ailleurs, ici, le nombre importe peu ; cela est vrai, mais ils ne représentent ainsi qu’une élite virtuelle, ou, pourrait-on dire, la possibilité de l’élite, et, pour que celle-ci soit effectivement constituée, il faut qu’eux-mêmes prennent tout d’abord conscience de leur « qualification ». D’autre part, il doit être bien entendu que, comme nous l’avons déjà expliqué, les « qualifications » initiatiques ne sont pas toutes d’ordre exclusivement intellectuel, mais comportent aussi la considération d’autres éléments; mais cela ne change rien à ce que nous avons dit de la définition de l’élite, puisque, quelles que soient ces « qualifications » en elles-mêmes, c’est toujours en vue d’une réalisation essentiellement intellectuelle ou spirituelle qu’elles doivent être envisagées, et que c’est en cela que réside leur unique raison d’être.

 

Normalement, tous ceux qui sont ainsi « qualifiés » devraient avoir, par là même, la possibilité d’obtenir l’initiation ; s’il n’en est pas ainsi en fait, cela tient uniquement à l’état présent du monde occidental, et, à cet égard, la disparition de l’élite consciente et l’absence d’organisations initiatiques adéquates pour la recevoir apparaissent comme deux faits étroitement liés entre eux, corrélatifs en quelque sorte, sans même peut-être qu’il y ait lieu de se demander lequel a pu être une conséquence de l’autre. Mais, d’autre part, il est évident que des organisations initiatiques qui seraient vraiment et pleinement ce qu’elles doivent être, et non pas simplement des vestiges plus ou moins dégénérés de ce qui fut autrefois, ne pourraient se redonner que si elles trouvaient des éléments possédant, non seulement l’aptitude initiale nécessaire, mais aussi les dispositions effectives déterminées par la conscience de cette aptitude, car c’est à eux qu’il appartient avant tout d’ « aspirer » à l’initiation, et ce serait renverser les rapports que de penser que celle-ci doit venir à eux indépendamment de cette aspiration. C’est pourquoi la reconstitution de l’élite, nous voulons dire de l’élite consciente de ses possibilités dans l’ordre initiatique, bien que ce ne puissent être que des possibilités non développées tant que le rattachement traditionnel n’est pas obtenu, est ici la condition première dont dépend tout le reste, de même que la présence de matériaux préalablement préparés est indispensable à la construction d’un édifice, quoique ces matériaux ne puissent évidemment remplir leur destination que lorsqu’ils auront trouvé leur place dans l’édifice lui-même.

 

En supposant l’initiation effectivement obtenue par ceux qui appartiennent à l’élite, il restera encore à considérer, pour chacun d’eux, la possibilité d’aller plus ou moins loin, d’atteindre la possession de tel ou tel degré, suivant l’étendue de ses propres possibilités particulières. Il y aura donc lieu, pour le passage d’un degré à un autre, de considérer ce qu’on pourrait appeler une élite à l’intérieur de l’élite même, et c’est en ce sens que certains ont pu parler de « l’élite de l’élite »; en d’autres termes, on peut envisager des « élections » successives, et de plus en plus restreintes quant au nombre des individus qu’elles concernent, s’opérant toujours « par en haut » et suivant le même principe, et correspondant en somme aux différents degrés de la hiérarchie initiatique[2]. Ainsi, de proche en proche, on peut aller jusqu’à l’ « élection » suprême, celle qui se réfère à l’ « adeptat », c’est-à-dire à l’accomplissement du but final de toute initiation; et, par conséquent, l’ « élu » au sens le plus complet du mot, celui qu’on pourrait appeler l’ « élu parfait », sera celui qui parviendra à la réalisation de l’ « Identité Suprême »[3].

 

Après ces considérations, que nous croyons suffisantes pour éclaircir la question de l’élite et pour faire au moins entrevoir tout ce qu’elle comporte en réalité, nous reviendrons aux remarques que nous faisions au début, et nous ajouterons ceci : il est assurément impossible d’empêcher qu’on abuse d’un mot quelconque, celui d’ « élite » aussi bien que tout autre; et, si cet abus devait nous obliger à en éviter l’emploi, nous ne voyons pas trop quels termes resteraient finalement à notre disposition. Mais, en outre, nous devons surtout revendiquer plus spécialement les mots qui, antérieurement à toute déformation profane, ont été en quelque sorte consacrés par un usage traditionnel, el c’est bien le cas ici; à titre de « termes techniques », ils se rattachent d’une certaine façon au symbolisme initiatique lui-même, et ce n’est pas parce que des profanes s’emparent parfois d’un symbole qu’ils sont incapables de comprendre, le détournent de son sens et en font une application illégitime, que ce symbole cesse d’être en lui-même ce qu’il est véritablement.

RENÉ GUÉNON

[1] Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus.

[2] C’est dans cette acception que le mot « élu » se trouve, par exemple dans la désignation de certains grades supérieurs de divers rites maçonniques, ce qui, bien entendu, ne veut certes pas dire qu’on y ait toujours gardé la conscience réelle de sa signification et de tout ce qu’elle implique.

[3] Dans la tradition islamique, El-Mustafa, « l’Élu », est un des noms du Prophète; il se rapporte donc effectivement alors à l’ « Homme Universel ».

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