Extrait de la quatrième leçon sur la divino-humanité par Vladimir Soloviev (1re partie)

Traduit du russe par Bernard Marchadier

Même en se plaçant du point de vue de la conception dominante à l’heure actuelle, à savoir celle qui s’appuie sur les sciences naturelles, on est amené à reconnaître que s’il n’y avait pas d’être doués de sens le monde changerait radicalement de caractère. En effet, d’après cette conception, le son pris en soi, par exemple, c’est-à-dire indépendamment de l’ouïe et des organes auditifs, n’est qu’une vibration ondulatoire de l’air ; mais il est évident que la vibration n’est pas encore en soi ce que nous appelons un son. Pour qu’elle le devienne, il faut qu’elle puisse agir sur une oreille, il faut qu’elle provoque dans un appareil auditif des réactions déterminées et que celles-ci apparaissent à l’être sensible comme une sensation auditive.

De même, selon la conception scientifique, la lumière n’est pas autre chose que le mouvement ondulatoire des ondes de l’éther. Mais ce mouvement n’est pas en soi ce que nous appelons lumière, ce n’est rien d’autre qu’un mouvement mécanique. Pour qu’il devienne lumière et couleur, il faut qu’il agisse sur l’organe de la vue et qu’après avoir produit chez celui qui perçoit les changements correspondants, il provoque en lui d’une façon ou d’une autre les sensations propres à ce qu’on appelle lumière.

Si je perds la vue, la lumière n’en continuera pas moins d’exister, mais uniquement parce qu’il y a d’autres êtres qui voient et qui éprouvent des sensations lumineuses. Cependant, s’il n’y avait personne pour voir, il n’y aurait que les mouvements mécaniques de l’éther qui correspondent à la lumière.

Ainsi donc, ce monde que nous connaissons n’est, dans tous les cas, qu’un phénomène qui se manifeste à nous et en nous, il n’est que notre représentation, et si nous le plaçons tout entier hors de nous et en faisons quelque chose d’absolument autonome et indépendant, ce n’est que par une illusion naturelle.

Le monde est représentation ; mais comme cette représentation n’est pas arbitraire, comme nous ne pouvons pas créer à volonté des objets matériels et les détruire, comme le monde matériel avec tous ses phénomènes s’impose à nous, pour ainsi dire – même si ses propriétés sensibles sont déterminées par nos perceptions (en, en ce sens, dépendent de nous), sa réalité même, son existence, ne dépend par contre pas de nous mais nous est donnée -, alors, tout en étant représentation dans ses formes sensibles, il doit cependant aussi avoir une certaine cause ou une essence indépendante de nous.

En effet, si ce que nous voyons n’est que notre représentation, il ne s’ensuit pas pour autant que cette représentation n’a pas eu de causes que nous ne voyons pas et qui sont indépendantes de nous. Le caractère compulsif de cette représentation fait que l’on doit nécessairement admettre pareilles causes. De la sorte, il faut supposer à la base des phénomènes dépendants une essence autonome et une cause essentielle, qui nous donne une réalité relative. Mais comme la réalité relative de ces objets et de ces phénomènes multiples et divers suppose l’action réciproque de nombreuses causes interdépendantes, l’essence qui les produit doit présenter une certaine pluralité ; dans le cas contraire, en effet, elle ne constituerait pas une base suffisante ni ne saurait causer les dits phénomènes.

C’est pourquoi cette base générale se présente nécessairement comme l’ensemble formé par la multitude qui constituent les derniers fondements de toute réalité ; c’est à partir de ces éléments que sont composés tous les objets, tous les phénomènes et tout être réel, et c’est en eux que cet être réel peut se décomposer. Étant éternels et immuables, ils sont eux-mêmes indécomposables et indivisibles. Ce sont ces essences fondamentales que l’on appelle atomes, c’est-à-dire éléments indivisible.

Dans la réalité, seules les essences élémentaires indivisibles existent donc de façon autonome, et ce sont elles qui, par leurs diverses combinaisons et interactions, constituent ce que nous appelons le monde réel. Ce dernier n’est véritablement réel que dans ses fondements ou causes élémentaires, à savoir dans les atomes. Sous sa forme concrète, ce n’est par contre qu’un phénomène, une apparence et une représentation conditionnée par diverses interactions.

Mais comment devons-nous penser ces essences fondamentales ou atomes? Le matérialisme vulgaire entend par atomes des particules de matière infiniment petites; mais il y évidemment là une grossière erreur. Par matière nous entendons quelque chose d’étendu, de dur ou de solide, c’est-à-dire d’impénétrable, en un mot : quelque chose de corporel; or, nous venons de le voir, tout ce qui corporel se ramène à nos sensations et n’est que représentation. L’étendue est une combinaison de sensations visuelles et musculaires, la dureté est une sensation tactile; par conséquent, la matière comme étendue, dureté et impénétrabilité n’est qu’une représentation, ne peuvent être des particules de matière. Quand je touche un objet matériel, sa dureté ou son impénétrabilité ne sont que des sensations que j’éprouve, et la combinaison des sensations constitutives de l’objet entier n’est que la représentation que je m’en fais, elle n’est qu’en moi.

Cependant, ce qui cause cela, c’est-à-dire ce en raison de quoi j’éprouve cette sensation d’impénétrabilité, ce à quoi je me heurte, n’est évidemment pas en moi mais est indépendant de moi; c’est la cause autonome de mes sensations.

J’éprouve une sensation d’impénétrabilité parce que je rencontre une certaine résistance, cause de cette sensation; par conséquent, je dois supposer une certaine force de résistance, et seule cette force indépendante de moi  a un caractère réel. Les atomes, en tant qu’éléments fondamentaux ou derniers de cette réalité, ne sont donc pas autre chose que des forces élémentaires.

Ainsi, les atomes sont des forces agissantes, ou actives, et tout ce qui existe est un produit de leur interaction.

Cependant, l’interaction suppose non seulement la capacité d’agir, mais la capacité de subir l’action d’autrui. Chaque force agit sur un autre et en même temps subit l’action de celle-ci, ou d’un ensemble d’autres forces. Pour agir sur les autres, une force doit aspirer à sortir de soi, tendre vers l’extérieur. Pour subir l’action d’une autre force, elle doit, pour ainsi dire, lui ménager une place, l’attirer ou se la représenter. C’est ainsi que toute force fondamentale s’exprime nécessairement par son élan et sa représentation.

Par l’élan, elle acquiert une réalité pour les autres, ou agir sur eux; par la représentation, ce sont les autres qui ont une réalité pour elle, et c’est elle qui subit leur action.

Les fondements de la réalité sont donc les forces d’élan et les forces de représentations, ou forces subissantes.

En subissant l’action d’une autre force, en lui ménageant une place, la première force se laisse limiter par la seconde, elle se distingue d’elle et en même temps se tourne vers elle-même, en quelque sorte, elle pénètre plus intimement sa propre réalisé, elle se définit. Ainsi par exemple quand nous touchons ou heurtons un objet matériel, nous avons tout d’abord la sensation de cet objet, de cet autre, de cette force extérieure, qui devient réelle pour nous; mais ensuite, dans cette sensation même, nous prenons conscience de nous-même puisque cette sensation est nôtre, nous attestons pour ainsi dire grâce à celle-ci notre propre réalité d’être sensible, nous devenons quelque chose à nos yeux. Il y a de la sorte des forces qui tout d’abord sortent de soi et ont une réalité pour autrui; ensuite elles sont touchées par l’action de cet autre, ou bien cet autre acquiert une réalité pour elles, ou bien encore elles se le représentent; enfin, elles acquièrent une réalité pour soi : c’est ce que nous appelons la conscience, au sens large du terme. Pareilles forces sont plus que des forces, ce sont des êtres.

Il nous faut donc supposer que les atomes, c’est-à-dire les éléments fondamentaux de toute réalité, sont des êtres élémentaires vivants, ou bien que ce sont ce que depuis Leibniz on appelle des monades.

Ainsi donc, le contenu du tout est constitué d’êtres vivants et actifs, éternels et perdurables, lesquels forment toute la réalité, tout ce qui existe.

L’interaction des êtres fondamentaux, ou monades, suppose en eux une distinction qualitative; si l’action d’une monade sur l’autre est déterminée par son aspiration à rejoindre cette autre et qu’elle consiste en cette aspiration proprement dite, le fondement de celle-ci repose sur le fait que les autres êtres fondamentaux, les autres monades, constituent quelque chose de qualitativement différent de la première nomade, quelque chose qui donne au premier être un contenu nouveau qu’il n’a pas de lui-même et qui le complète. Dans le cas inverse, en effet, c’est-à-dire si ces deux êtres fondamentaux étaient absolument identiques et si le second ne représentait rien d’autre que le premier, il n’y aurait pas de raison suffisante pour que le premier tendît vers le second. (Pour plus de clarté, on peut renvoyer ici à la loi de la polarité, qui domine dans le monde physique : seule les pôles opposés ou différents s’attirent, puisqu’ils se complètent l’un l’autre et sont indispensables l’un à l’autre).

Pour qu’il y ait interaction des êtres fondamentaux il faut donc que chacun d’entre eux ait une qualité propre qui le distingue de tous les autres; il faut ensuite qu’il devienne l’objet de l’aspiration et de l’action de tous les autres et puisse à son tour agir sur eux d’une certaine façon. Les êtres ne se contentent pas d’agir les uns sur les autres : ils agissent d’une certaine façon, et pas autrement.

Si toutes les différences qualitatives extérieures que nous connaissons appartiennent au monde des phénomènes, si elles sont relatives, inconstantes et passagères, la différence qualitative entre les êtres fondamentaux éternels et immuables doit être tout aussi éternelle et immuable, c’est-à-dire absolue.

Cette qualité absolue de l’être fondamental, qui lui permet d’être le contenu de tous les autres et par laquelle tous peuvent également être le contenu de chacun, cette qualité absolue, qui détermine tout ce que fait un être et tout ce qu’il perçoit – car un être n’agit pas seulement en fonction de ce qu’il est, mais perçoit également les actes des autres selon ce qu’il est lui-même -, cette qualité absolue, dis-je, constitue le caractère intime et immuable propre à cet être, elle fait de lui ce qu’il est, ou compose son idée.

De la sorte, les êtres fondamentaux qui constituent le contenu du principe absolu ne sont pas seulement, pour commencer, des unités indivisibles, ou atomes. Ensuite, ce ne sont pas seulement des forces vivantes actives, ou monades. Ce sont des êtres, ou des idées, déterminés par une qualité absolue.

Pour que le tout puisse être le contenu du principe absolu, il faut qu’il présente lui-même un contenu déterminé, il faut donc que chaque unité qui le compose, que tout membre de cet ensemble, soit quelque chose de particulier qui ne puisse être remplacé par quoi que ce soit d’autre, ou confondu avec lui, il faut que ce soit une idée éternelle et perdurable.

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