Donoso Cortès – Question D’Orient, Chapitre IX

                Tandis que ces grands événements se passaient à Constantinople, la France, agitée jusque dans ses fondements sociaux, n’avait pas la liberté nécessaire pour tourner son attention du côté de l’Orient. Pendant que toutes les passions turbulentes lui déchiraient le cœur, l’Europe se tenait en armes, prête à fondre sur elle pour étouffer l’incendie qui menaçait de s’étendre dans le monde et de dévorer tous les trônes. La question épineuse de la séparation définitive de la Belgique et de la Hollande était l’objet de longue conférence entre les diplomates les plus renommés du continent européen, alors réunis à Londres, pour faire sortir la paix générale de ces grands troubles et de ces profondes commotions. Par suite de ces complications, la France et l’Angleterre refusèrent, par deux fois, de répondre à l’appel du sultan, qui implorait leur protection et leur secours contre les armées d’Ibrahim, arrivées jusque sous les murs de Constantinople. Mahmoud, se voyant seul au milieu de si grandes infortunes, se vit forcé de recourir à la protection toujours mortelle de l’empereur de Russie, en signant avec lui le fameux traité dont nous venons de parler.

                Il suit de là que ce fut la révolution de Juillet qui mit la France et les autres puissances européennes dans l’impossibilité de s’occuper de l’Orient, et qui par cela même fut cause que l’hostilité entre la Russie et la Turquie se changea en une amitié de triste augure pour les nations de l’Europe.

                Ce qu’il y a de curieux en cette affaire, c’est que la première nouvelle que l’Angleterre et la France eurent de ce traité, qui les déshéritait de la succession de l’Orient, leur fut donnée par un journal, le Morning Herald, un des mieux informés, il est vrai, parmi ceux qui se publiaient à Londres à cette époque. La même chose était déjà arrivée quelques années auparavant au sujet du démembrement et du partage de la Pologne. La France et l’Angleterre ne connurent ce projet immoral et scandaleux que lorsqu’il avait déjà cinq ou six ans d’existence et qu’il était sur le point d’être réalisé par l’Autriche, la Russie et la Prusse; et encore ne le connurent-elles pas par une voie digne de si grandes puissances, mais bien par la révélation d’un jeune Alsacien, employé subalterne de la légation française à Vienne. Je pourrais citer ici, si ce n’était pas jusqu’à un certain point hors de mon sujet, de nombreux curieux exemples pour démontrer que la diplomatie des puissances du Nord, soumises à la souveraineté réelle, a de grands avantages sur celle des puissances du Midi, régies par des institutions libres, et soumises à la souveraineté démocratique.

                Quand le traité d’Unkiar-Skelessi fut connu de tous, il produisit en Europe la sensation la plus profonde. Un seul homme tenait en ses mains la clef du Sund et la clef des Dardanelles. Le mer Noire était devenue un lac russe. La Méditerranée, ce lac de la civilisation, allait rendre tribut au colosse du Nord, qui voulait bloquer les peuples occidentaux après s’être enrichi du sceptre de l’Orient. La France et l’Angleterre, plus intéressées que les autres puissances à la liberté absolue de la Méditerranée, seule garantie de l’équilibre européen, se hâtèrent de protester contre un traité qui mettait en danger leur propre indépendance et celle de toutes les nations.

                Le contenu des notes diplomatiques qui s’échangèrent, à ce sujet, entre le cabinet des Tuileries et celui de Saint-Pétersbourg, est trop intéressant pour le passer sous silence.

                Le chargé d’affaires du roi des Français près de la cour de Russie fait connaître au cabinet impérial qu’il a reçu l’ordre d’exposer la profonde affliction causée à son gouvernement pas la nouvelle de la conclusion du traité du 8 juillet, entre Sa Majesté l’empereur de Russie et le sultan de Constantinople; que, dans l’opinion du gouvernement français, ce traité change absolument le caractère des rapports entre la Russie et la Turquie, et que les puissances de l’Europe ont le droit de se déclarer contraires à ce changement; qu’en conséquence, si les stipulations contenues dans le traité amenaient un jour une intervention armée de la part de la Russie dans les affaires intérieures de la Turquie, le gouvernement français se considérerait comme entièrement libre d’agir dans le sens que lui conseilleraient les circonstances et ses propres intérêts, comme si le traité n’existait pas.

                La réponde de M. de Nesselrode à cette note est un modèle de finesse, de fermeté et de modération.

M. de Nesselrode accuse réception de la note dans laquelle le chargé d’affaires du roi des Français expose le profond regret causé à son gouvernement par la conclusion du traité du 8 juillet, entre la Porte et la Russie, et il remarque que cette note ne fait connaître et n’expose ni les motifs de ce profond regret ni la nature des objections auxquelles le traité peut donner lieu; il ajoute que, ces objections ne lui ayant pas été indiquées, le cabinet de Saint-Pétersbourg ne peut les deviner et qu’il ne saurait même concevoir quelles objections peut faire naître un traité purement défensif, conclu entre deux puissances indépendantes, dans le plein exercice de tous leurs droits, et qui ne compromet en rien les intérêts des autres États de l’Europe. Quelles seraient (demande M. de Nesselrode) les objections que les autres puissances se croiraient autorisées à élever contre la convention faite entre la Porte et la Russie? Comment pourraient-elles surtout déclarer qu’elles la considèrent comme nulle, sans valeur ni effet? Ne serait-ce pas déclarer par là même qu’elles veulent la destruction de ce que le traité assure, c’est-à-dire la destruction de l’empire ottoman? Le gouvernement français (ajoute le ministre russe) n’a pas, ne peut avoir un semblable dessein, qui serait en contradiction ouverte avec toutes ses déclarations dans les dernières complications de l’Orient. M. de Nesselrode ne peut donc s’empêcher de supposer que l’opinion énoncée dans la note à laquelle il répond prend sa source dans des suppositions inexactes; et il ne doute pas que, mieux informé de tout ce qui s’est passé, le gouvernement français n’apprécie à sa juste valeur et selon sa véritable importance un traité dont l’esprit est conservateur et pacifique. Il ne nie pas, du reste, que cet ne change la nature des rapports entre la Porte et la Russie, puisqu’il fait succéder à une ancienne inimitié des relations d’intimité et de confiance, dans lesquelles le gouvernement turc trouvera désormais une garantie de stabilité et tous les moyens de défense propres à assurer sa conservation en cas de nécessité. M. de Nesselrode termine en affirmant que, guidé par cette conviction et par les intentions les plus pures, les plus désintéressées, l’empereur de Russie est résolu à accomplir, le casus fœderis échéant, les obligations que le traité du 8 juillet lui impose, agissant comme si la déclaration contenue dans la note du chargé d’affaires du roi des Français n’existait pas.

                Le contenu de ces notes fait voir combien la position de la Russie était avantageuse en comparaison de celle des autres puissances intéressées dans la question d’Orient. Depuis les temps les plus reculés, l’intérêt de la Russie consistait dans le démembrement et la dissolution de l’empire ottoman; et pour cela elle lui avait, en différente occasions, fait la guerre. Dès lors l’intérêt des autres puissances de l’Europe consistait, comme toujours, dans la conservation et l’intégrité de cet empire, gage certain que la paix des nations et l’équilibre du monde ne seraient pas altérés. Or l’Angleterre et la France, en s’opposant à un traité où l’intégrité et la conservation de l’empire des Osmanlis étaient stipulées, se mettaient en contradiction avec elles-mêmes, en déclarant tacitement que leurs efforts avaient moins pour but de fortifier la Turquie que d’affaiblir la Russie. Au contraire, la Russie, se concertant avec la Porte pour assurer l’intégrité de l’empire, lui donnant protection et appui contre des sujets rebelles, se donnait l’apparence d’une nation désintéressée et généreuse, s’occupant moins de son propre agrandissement que de rendre service aux faibles et aux persécutés, alors même qu’elle pouvait voir en eux ses plus implacables ennemis. D’un autre côté, si la France et l’Angleterre, refusant de répondre à l’appel de la Turquie, n’avaient pas voulu prendre pour elles la charge de la protéger, de quel droit pouvaient-elles empêcher la Turquie de chercher ailleurs des protecteurs? Prétendre à ce droit, n’est-ce pas condamner à mort la Turquie?  Et, si c’est la condamner à mort, comment peut-on proclamer, comme le plus solide fondement de l’équilibre européen, la conservation de l’intégrité de l’empire ottoman ?

                La vérité est que l’Angleterre et la France furent toujours portées à conserver l’intégrité de la Turquie; de même que l’intérêt de la Russie a toujours été de la précipiter dans la tombe pour recueillir son héritage. Mais il n’en est pas moins certain que la France et l’Angleterre ont donné à leur conduite une apparence d’égoïsme, tandis que la Russie a été assez habile pour couvrir son ambition de l’apparence de la générosité et de la justice.


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