Donoso Cortès – Question D’Orient, Chapitre VIII

                 M. de Bonald a dit, en parlant de la Turquie : Les Turcs sont campés en Europe. Nous avons vu comment la tempête a passé à travers ce camp et comment elle a emporté ses tentes fragiles dans ses rapides tourbillons.

                En parlant de la Russie, le même écrivain a dit : Ce peuple demi-barbare, dirigé par une politique sage, est destiné à faire de grandes choses dans le monde. Nous allons nous occuper de ces grandes choses ; parce que les deux belles et profondes paroles de M. de Bonald sont deux grandes prophéties, et que le temps de leur réalisation est arrivé.

                En parlant des Russes après avoir parlé des Osmanlis, nous ne faisons que suivre le courant des instincts des peuples qui tendent l’oreille du côté de Saint-Pétersbourg pour savoir si par hasard ils n’y entendraient pas prononcer le nom de Constantinople. Une chaîne invisible unit par des liens mystérieux ces deux grandes cités, capitales fameuses des deux grands empires. Saint-Pétersbourg commence à exister, quand Constantinople commence à mourir. La décadence de Constantinople est rapide et continuelle ; le progrès de Saint-Pétersbourg est rapide et constant. Il n’est donc pas étonnant que, subissant l’influence de certaines analogies historiques, les hommes se demandent en voyant l’astre de la Turquie éclipsé : l’astre de la Russie sera-t-il le seul qui désormais éclaire l’horizon, comme seigneur et roi de la terre.

                Quand Mahomet II détruisit l’empire d’Orient, les Moscovites venaient de s’émanciper de la domination des Tartares. Deux siècles après, ils étaient encore soumis à la Pologne et inconnus dans le monde. Enclavé au milieu de nations puissantes et guerrières, le grand-duché de Moscovie paraissait ne devoir jamais aller plus loin. Mais le peuple Hercule se leva et dévora les monstres qui environnaient son berceau. La période de son agrandissement commence avec Pierre le Grand : et Pierre le Grand paraît lorsque la Turquie commence à décliner et à voir l’éclat de ses armes se ternir de toutes parts. Ce duché de cet empire ont marché d’un pas si égal, qu’au jour et à l’heure même où celui-ci foule les bords de sa tombe, celui-là, devenu le plus vaste et le plus puissants des empires, atteint la dernière limite de sa grandeur. La Russie embrasse aujourd’hui la huitième partie du monde habitable et la vingt-septième du globe entier. En même temps qu’il menace tous les peuples, cet empire ne peut être attaqué, environné qu’il est de frontières inaccessibles. A l’est, ces frontières sont les déserts; au midi, la Chine, la mer Caspienne, le Caucase et la mer Noire; à l’occident, la Prusse orientale, la Baltique, les golfes de Finlande et de Bothnie; au nord, le pôle du monde. Cet empire inaccessible s’est emparé de toutes les positions qui servaient de frontières naturelles à tous les empires. Maître de la Baltique, il menace la Suède ; maître de la Pologne, il inquiète l’Allemagne; maître de la mer Noire, ses aigles peuvent voler en un jour de Sébastopol à Constantinople. Par le Caucase il menace la Perse ; par la Perse il influe sur les révolutions intérieures de l’Inde. Et, comme s’il se trouvait à l’étroit dans d’aussi vastes possessions, ce colosse de l’Europe étend le bras par-dessus l’Océan glacial, pour donner la main à un autre colosse, l’Amérique. On peut dire de lui que son histoire paraît une fable : et ceux qui le regardent se demandent si les fables des empires asiatiques ne sont pas de histoires.

                Ce qui frappe le plus dans la Russie, c’est sa force irrésistible d’expansion. Les autres empires n’ont étendu leurs frontières que sous le bras indomptable d’illustres capitaines ou de conquérants fameux; et, lorsque cet appui leur a manqué, aussitôt ils ont commencé à décliner, perdant, comme par enchantement, leur grandeur et leur puissance. Qu’était l’empire des Assyriens avant Ninus et Sémiramis, et que fut-il après ? Qu’était avant Cyrus et que fut après lui l’empire des Perses ? Qu’était l’Asie avant Alexandre et que fut-elle après sa mort? La république romaine elle-même, toujours glorieuse et toujours triomphante, quels que fussent les chefs de ses légions, au lieu de contredire, vient confirmer d’une manière éclatante cette loi universelle de l’histoire. La république romaine put poursuivre et accomplir la conquête de la terre, parce qu’elle fut toujours sous le gouvernement d’un même homme immortel qui s’appelait… Sénat.

                Cette loi de l’histoire n’a été violée que par la Russie. Un grand homme a jeté les bases de cet empire et lui a communiqué le souffle de vie. Dès lors cet empire s’est répandu seul dans le monde, sans s’appuyer sur le bras de ses empereurs ni sur l’épée de ses capitaines. La Russie a été gouvernée par des empereurs stupides, par des femmes; elle a éprouvé de rudes secousses, de grands bouleversements, et subi les flots des révolutions. Il y a peu d’années, elle obéissait au sceptre d’un empereur clément, pacifique, doux et pieux, dont la plus chère espérance et la plus belle illusion était la concorde des peuples et la fraternité des rois; et cependant, sous le règne de cet empereur, la Russie apparut sur les rives de la Seine, s’empara de la Finlande, du grand-duché de Varsovie, de la Bessarabie, du Caucase, de la Mingrélie, de la Géorgie, et de la Circassie. L’agrandissement de la Russie est l’œuvre de la Russie elle-même, ou plutôt de la Providence : ce n’est pas l’œuvre d’un homme ou de quelques hommes.

                Tel est l’empire qui apparaît aux portes de la Méditerranée, troublant par sa présence, sur ce lac de la civilisation, les nations de l’Europe, et soulevant la question d’Orient, laquelle, si l’on veut bien y regarder, se réduit à savoir combien il doit y avoir d’héritiers de l’empire turc et comment doivent se répartir les dépouilles de ce cadavre.

                La conduite de la Russie à l’égard de l’empire des Osmanlis a été identiquement la même qu’avec la Perse et la Pologne. La Russie fait la guerre pour vaincre, et remporte la victoire pour protéger le vaincu. Dès que le vaincu prend le titre d’allié de la Russie, il devient sa victime, sa proie. Les victoires de la Russie amènent sa protection, sa protection amène la mort. Ainsi, après avoir fait la guerre à la Pologne, elle commença par intervenir comme protectrice dans ses affaires intérieures, et finit par disperser ses membres palpitants. Ainsi, après avoir fait la guerre aux souverains de la Perse, elle assura le diadème sur la tête du roi actuel, le protégeant contre ses ennemis intérieurs et ses ennemis extérieurs; et son protectorat a fini par transporter à Saint-Pétersbourg la souveraineté de la Perse. Ainsi, après avoir, pendant un siècle et demi, combattu l’empire ottoman en cent batailles rangées, après l’avoir dépouillé de ses meilleures provinces, après avoir arraché du front de ses empereurs, un à un, les plus beaux fleurons de leurs splendides couronnes, elle l’accable aujourd’hui du poids de sa protection, après l’avoir accablé du poids de ses triomphes, épiant de Sébastopol et d’Odessa le moment de convertir Stamboul en nid impérial des aigles moscovites.

                Son protectorat se fonde sur le traité d’Unkiar-Skelessi, traité auquel donnèrent lieu les rapides conquêtes d’Ibrahim, lorsque, en 1832, il se répandit dans la Syrie et dans l’Asie Mineure. La capitale de l’empire ottoman était menacée, et, dans un danger si pressant, se voyant sans ressource et sans armée, le sultan Mahmoud confia sa défense au bras de la Russie, qui, selon son ancienne coutume, abandonna alors le titre d’ennemie pour celui d’alliée et de protectrice.

                Le premier article du traité porte qu’il y a aura paix, amitié et alliance perpétuelle, tant sur terre que sur mer, entre les deux empereurs, leurs sujets et leurs empires; et que, l’unique objet de cette alliance étant la défense commune de leurs États contre toute invasion de leurs ennemis, Leurs Majestés s’engagent solennellement à s’entendre sur tout ce qui a rapport à leur tranquillité et sûreté respectives, et à se prêter, pour cette fois, tout l’appui et tous les secours matériels qui seront jugés nécessaires.

                L’article second confirme de nouveau, par un renouvellement solennel, et le traité de paix d’Andrinople, signé le 2 septembre 1829, et les autres traités compris dans icelui, comme la convention signée à Saint-Pétersbourg, le 14 avril 1830, et celle relative à la Grèce, signée à Constantinople le 9 juillet 1832, déclarant que ces traités sont considérés comme littéralement inclus dans le traité actuel d’alliance défensive.

                Il est dit, dans l’article troisième, qu’en conséquence du principe de conservation et de défense mutuelle, qui sert de base au présent traité d’alliance, et du sincère désir d’assurer la durée, le maintien et l’indépendance absolue de la Sublime-Porte, la Russie s’oblige à mettre à la disposition de celle-ci ses forces de terre et de mer, dès qu’elle réclamera son appui et le jugera nécessaire devant les menaces de ses ennemis.

                L’article quatrième porte que, dans le cas où l’une des deux puissances réclamerait le secours de l’autre, les frais des armées de terre et de mer fournies par la puissance protectrice seront à la charge de celle qui aura demandé secours.

                Enfin l’article cinquième dit que les deux puissances contractantes ont la ferme intention de maintenir indéfiniment cette convention, mais que, néanmoins, comme il pourrait arriver que les circonstances rendissent plus tard des modifications nécessaires, la durée du traité est fixée à huit années, à partir du jour de sa ratification par les deux empereurs. Il est stipulé encore qu’avant l’expiration de ce terme, les hautes parties contractantes s’entendront sur le renouvellement du traité et même, le cas échéant, aussitôt que les circonstances l’exigeront.

                Suivent deux articles de pure forme et les signatures des plénipotentiaires des deux puissances alliées. La date du traité est du 8 juillet 1833.

                A ce traité fut ajouté, le même jour, un article additionnel et secret ainsi conçu :

                En vertu d’une des clauses de l’article premier du traité public d’alliance défensive, conclu entre la Sublime-Porte et la cour impériale de Russie, les deux hautes parties contractantes s’obligent à se prêter mutuellement les secours matériels et l’appui le plus efficace dans le but d’affermir la sécurité de leurs États respectifs. Néanmoins, comme Sa Majesté l’empereur de toutes les Russies désire éviter à la Sublime-Porte le grave embarras qui résulterait pour elle de se voir obligée d’accomplir l’obligation qu’elle a contractée d’aider la Russie d’un secours matériel, il s’engage dès maintenant à ne pas exiger d’elle ce secours, dans les cas où les circonstances mettraient la Sublime-Porte dans l’obligation de le prêter. Au lieu de ce secours qu’elle est obligée de donner en cas de nécessité, conformément au principe de réciprocité du traité public, la Sublime-Porte ottomane bornera son action en faveur de la cour impériale de Russie à fermer le détroit des Dardanelles, c’est-à-dire à ne permettre, sous aucun prétexte, qu’aucun vaisseau de guerre étranger puisse y pénétrer. Le présent article séparé et secret aura même force et valeur que s’il était littéralement inséré dans le traité d’alliance défensive de ce jour. – Signé à Constantinople, etc.

                Tel est le fameux article du fameux traité qui vint jeter l’alarme chez les grandes puissances de l’Europe, et ajouter encore aux difficultés de la question d’Orient.

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