Donoso Cortès – Question D’Orient, Chapitre VII

                Tel était l’état de l’empire quand Mahmoud II monta sur le trône de ses ancêtres, sous les auspices d’une révolution sanglante.

                Son cousin Sélim III, allié de l’Angleterre et de la Russie contre la France, avait compris, grâce à ses relations avec ces puissances, quelle était la vraie, l’unique cause de la décadence de l’empire des Osmanlis. Convaincu que cette décadence était l’effet inévitable de la supériorité de la civilisation européenne sur la civilisation turque, il entreprit de rajeunir son empire caduc en répandant la semence féconde de la civilisation chrétienne sur le sol aride de l’islamisme. La paix était faite avec la France, il se livra tout entier à ses projets de réforme, et nomma une commission qui devait proposer le moyen de licencier les janissaires et de former une milice capable de résister par son organisation aux troupes disciplinées des puissances européennes. Tandis que son esprit était livré tout entier à ces préoccupations, les Russes s’emparèrent de la Moldavie et de la Valachie; et une escadre anglaise, ayant forcé le détroit des Dardanelles, parut devant Constantinople. Les ennemis des réformes de Sélim, saisissant une conjoncture favorable, excitèrent le peuple à prouver, par un soulèvement général, son attachement à ses usages et à ses coutumes, et son éloignement pour tout ce qui tendait à introduire des nouveautés étrangères et des changements dangereux. Le peuple prête toujours l’oreille à ceux qui, dans les temps de désastres, lui conseillent, comme seul moyen de salut, les séditions et les bouleversements : le peuple de Constantinople s’éloigna de son souverain, comme on s’éloigne d’un éprouvé et d’un impie, pour ne pas attirer sur soi la colère du ciel. Abandonné par ses vassaux, Sélim fut détrôné par le muphti. Mustapha IV, qui ceignit alors le sabre d’Osman, dut renoncer à toutes espèces d’innovations, dans la crainte d’une de ces tempêtes redoutables qui, en Orient, font si fréquemment chanceler les trônes.

                Un désastre public avait servi d’occasion pour précipiter Sélim du trône et le jeter dans une honteuse captivité; un autre désastre servit de prétexte à ses partisans pour renverser son successeur. L’escadre turque ayant été défaite à Lemnos par les russes, le pacha Ruschuch, Mustapha Bairactar, ami de Sélim, profita de la terreur panique dont cette nouvelle avait frappé tout le monde pour s’emparer de la capitale de l’empire. Mais le malheureux captif était mort entre les mains de ceux qui avaient fait tomber le diadème de son front. Mahmoud, étant le seul membre survivant de la famille impériale, monta sans opposition sur le trône des Osmanlis, et commença un des règnes les plus tourmentés dont l’histoire fasse mention.

                Suivant la même progression que les désastres publics, la désorganisation intérieure de la Turquie était arrivée à son dernier terme. L’autorité impériale était méconnue en Asie et méprisée en Europe. Tandis que les janissaires mettaient l’épée plus haut que le diadème des empereurs, les gouverneurs des provinces agissaient avec une indépendance absolue du pouvoir impérial, lequel n’était plus alors que le nom pompeux, mais vain, d’une chose qui jadis avait été auguste, sainte et grande. En même temps que les empereurs manquaient de pouvoir et l’État d’une organisation saine et robuste, le trésor était vide, les armées abattues et décimées.

                C’est au milieu de telles circonstances que Mahmoud prit en ses mains puissantes les rênes du gouvernement. Réduire à l’obéissance les provinces soulevées, abattre l’orgueil des janissaires insolents, remplir les caisses du trésor, rétablir la discipline des armées, restaurer l’autorité des empereurs, rendre à l’empire ses anciennes limites et greffer la civilisation de l’Europe sur l’arbre stérile de la civilisation ottomane : voilà ce que tenta avec une noble audace et une foi intrépide le grand homme dont l’esprit ne nourrissait que des desseins sublimes et, hélas ! de sublimes illusions. Mais, ne trouvant d’appui nulle part, que dans sa volonté magnanime, il ne put, malgré d’héroïques et prodigieux efforts, mener à bout une aussi gigantesque entreprise.

                Ses guerres avec la Russie furent désastreuses. En mai 1812, il se vit forcé de signer la paix de Bucharest, qui lui enleva une partie de la Moldavie et une partie de ses frontières déjà bien réduites. Le feu de la attisé en Grèce, éclata en un vaste incendie qui consuma les dernières ressources de l’empire. La Russie, la France et l’Angleterre se déclarèrent pour les Hellènes. Ferme malgré tout, le sultan voulut jouer sa dernière partie et la perdit à Navarin; il perdit tout dans cette journée, hormis l’espérance, qui ne l’abandonna qu’à la mort.

                Vaincu, mais non dompté, il fit un appel au patriotisme turc contre la Russie, ignorant que, dans l’empire mutilé des Osmanlis, lui seul conservait dans son cœur, ardente et pure, la flamme du patriotisme. Dans cette campagne, que l’on peut avec raison appeler la plus désastreuse de toutes, le Balkan, que jamais pied ennemi n’avait foulé, ouvrit ses gorges et abaissa ses cimes escarpées devant les soldats du Czar. Mahmoud, forcé à la paix, la signa à Andrinople, le 2 septembre 1829, reconnaissant l’indépendance de la Grèce, se contentant d’une prééminence illusoire sur la Moldavie et la Valachie, et perdant en outre les pays les plus fertiles du continent asiatique, deux cent lieues de côtes sur la mer Noire et plusieurs îles à l’embouchure du Danube.

                Au milieu de tant de malheurs, de tant de désastres accumulés, Mahmoud trouva encore le temps d’abattre les janissaires, d’organiser son armée à l’européenne et de contenir les mouvements d’indépendance des gouverneurs rebelles. C’est au mois de mai 1826, lorsque la guerre avec la Grèce était le plus ardente, qu’il extermina les janissaires et renversa cette antique institution, qui avait la même date que l’empire des Osmanlis. Le massacre décrété par l’inflexible Mahmoud dura soixante jours; et, pendant ces soixante jours consacrés à la vengeance impériale, le sang des farouches prétoriens coula par torrents.

                Tandis que l’empire ottoman était le théâtre de ces grands événements, un obscur Albanais, Méhémet-Ali, était parvenu au pachalik d’Égypte, moins par la faveur que par les services rendus à son souverain et à l’empire. Le rusé pacha avait augmenté silencieusement sa force et son pouvoir pendant que la puissance de son seigneur s’affaiblissait au milieu des désastres publics. Fidèle et soumis tant qu’il jugea l’obéissance et la soumission nécessaire, il jeta le masque dès qu’il vit son souverain assez affaibli pour être impunément méprisé et qu’il se sentit assez puissant pour soutenir son mépris avec la force.

                En 1832, Ibrahim se jeta en Syrie; chacun de ses pas fut marqué par un triomphe : il s’empara des citadelles les plus fortes, chassa devant lui les armées comme des pailles légères, et les multitudes ignorantes et fanatiques le virent passer avec la rapidité de la foudre. La bataille de Koniah lui livra l’Anatolie et lui ouvrit le chemin de la capitale de l’empire.

                Dans une si dure extrémité, Mahmoud ne put conjurer la tempête qu’en signant le traité d’Unkiar-Skalesi et la convention de Kutaya. Depuis lors, une seule pensée occupa Mahmoud, la pensée de se préparer à la guerre contre un sujet rebelle; une seule passion remplit son cœur, la passion de la vengeance. Dévoré pendant six années par cette pensée et par cette passion, il fit passer l’Euphrate à son armée et la jeta en Syrie. Ibrahim, enfermé à Alep, se prépara à la défense.

                C’est en ce moment que le grand homme, frappé d’une maladie mortelle, rendit le dernier soupir. Ses yeux se fermèrent avant de voir le désastre de Nézib, la trahison de ses généraux et l’abandon de sa flotte. Heureux, trois fois heureux d’être descendu dans la tombe quelques jours avant son empire ! Il semble que le ciel, touché de compassion, ait voulu lui retirer des lèvres la coupe du malheur au moment où il allait être forcé d’en boire la dernière lie.

                Mahmoud a été un de ces hommes qui naissent ordinairement aux jours de décrépitude et de décadence des sociétés pour lutter, et lutter encore jusqu’à perdre haleine, au nom de la liberté humaine contre la Providence divine. Quand la Providence décrète la disparition d’un empire, elle permet aussitôt qu’un homme plus grand que les autres apparaisse, dont la destinée est de s’opposer à l’inévitable accomplissement de ce décret terrible. Dieu accorde ces natures grandes et robustes aux siècles de corruption et d’abaissement, pour leur rappeler l’excellence et la dignité de l’homme. Ainsi, dans les derniers jours de la Grèce, apparut Philopœmen, le dernier des Grecs, ainsi, dans les jours de la décadence de Rome, apparurent Bélisaire et Narsès, Stilicon et Aétius, colonnes des deux empires en ruines d’Orient et d’Occident. Mahmoud parut même au moment où l’empire ottoman allait tomber, seule figure noble, sévère, héroïque, parmi les Osmanlis dégénérés.

                Mais, en pareil cas, il arrive fréquemment que les efforts des grands hommes pour retenir les sociétés humaines sur leurs pentes rapides ne servent qu’à accélérer et à rendre plus retentissante leur inévitable chute. C’est précisément ce qui est arrivé par l’avènement de Mahmoud au trône de Constantinople.

                Convaincu que l’infériorité de son empire, vis-à-vis des nations occidentales, tenait à l’infériorité de la civilisation turque, comparée avec la civilisation européenne, ce prince entreprit de détourner le cours des mœurs publiques, de modifier les croyances religieuses et de rajeunir l’État par une civilisation nouvelle; il ne voyait pas que les réformes, qui sauvent les sociétés dans leur enfance ou dans leur virilité, accélèrent la mort des sociétés décrépites. L’empire ottoman était arrivé à ce degré de vieillesse où toute la vie des peuples se concentre dans la continuation de leurs traditions historiques et de leurs habitudes invétérées ; semblables aux hommes épuisés par les ans et qui ne vivent que des souvenirs de leur jeunesse. L’islamisme étant ébranlé par Mahmoud jusque dans la profondeur de ses fondements, l’empire des Osmanlis sentit ses vieilles croyances s’affaiblir, sans pouvoir en acquérir de nouvelles ; tel le vieillard qui, n’ayant déjà plus la faculté de comprendre, perd subitement la mémoire.

                On peut donc l’affirmer, Mahmoud, le plus grand entre les Turcs, n’a servis qu’à accélérer la chute rapide de la Turquie, montrant clairement par là que les grands hommes sont les dociles instruments de la Providence, et que nul bras n’est assez puissant pour arrêter le bras de Dieu quand il précipite les empires.

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