Donoso Cortès – Question D’Orient, Chapitre VI

                J’ai résumé rapidement les diverses phases qu’à présentés la question d’Orient, depuis les premiers temps historiques jusqu’au jour où l’empire des Osmanlis commença à décliner. On dira peut-être que ce résumé n’était pas nécessaire pour ceux qui veulent simplement savoir quels sont les termes de la question actuelle et quel sera le dénouement probable du drame où les peuples les plus puissants du monde jouent aujourd’hui un rôle. Mais la question d’Orient n’est pas une question nouvelle, elle est, au contraire, aussi ancienne que les relations entre l’Europe et l’Asie, et c’est pourquoi il m’a paru convenable, nécessaire même, de promener mes regards sur les champs de l’histoire, convaincu que la connaissance du passé est une préparation indispensable à la connaissance du présent, et que nous comprendrions mal les graves intérêts qui sont engagés dans la crise dont nous sommes témoins, si l’histoire ne nous montrait les causes qui ont amené cette question au point où nous la voyons et ne nous en révélait ainsi la nature et le caractère. En un mot, j’ai cru qu’une question, considérée au point qui lui sert de terme, ne peut être bien comprise que lorsqu’on l’a d’abord étudiée au point de son origine. A ceux qui me reprochent ces incursions dans le domaine du passé, je réponds : Est-ce ma faute si la question d’Orient, ayant une si longue vie, a une si longue histoire?

                Avant d’aborder la question actuelle, j’exposerai, aussi brièvement que possible, le plan que je me propose de suivre.

                La question d’Orient, considéré en général, a son origine dans l’antagonisme entre la civilisation des peuples occidentaux et celle des peuples asiatiques. J’ai donc essayé d’expliquer historiquement et philosophiquement cet antagonisme, en racontant comment l’Orient et l’Occident en vinrent aux mains, et comment l’opposition de leurs civilisations se cachait, d’abord dans l’opposition de leurs instincts, et ensuite, à une époque plus avancée et moins grossière, dans l’opposition de leurs dogmes.

                La question d’Orient, considérée dans son état actuel, a son origine dans deux faits : dans la décadence de l’islamisme, ou, ce qui est la même chose, de la civilisation orientale et de son unique représentant, qui est l’empire ottoman, et dans le rapide agrandissement de la Russie. Si l’islamisme et l’empire qui le représente étaient puissants, la question n’existerait pas, malgré la grandeur et la puissance de la Russie. Si la Russie n’avait pas pris un agrandissement aussi démesuré, la question n’existerait pas, malgré la décadence de l’islamisme et de l’empire ottoman, parce que, les forces de l’Europe était équilibrées, les nations se mettraient facilement d’accord pour prendre possession de l’Orient et se partager ses dépouilles. La question existe donc parce que l’islamisme s’éteint et l’empire ottoman périt, tandis que dans le Nord s’élève un empire colossal qui demande pour lui l’héritage tout entier, au détriment de l’Europe. Ainsi donc exposer d’une part la décadence de l’empire ottoman, de l’autre l’agrandissement et les prétentions de la Russie, et enfin la conduite tenue par les puissances européennes pour éviter les catastrophes, ou empêcher une usurpation si la catastrophe arrive, c’est exposer l’état actuel de la question d’Orient, et c’est ce que je me propose de faire dans les lignes suivantes.

                La décadence de l’empire des Osmanlis, qui a commencé à la fin du seizième siècle, à la mort de Soliman, a été aussi rapide et aussi grande que fut grande sa splendeur et rapide sa prodigieuse fortune. Invincibles jusque-là sur tous les champs de bataille, les Turcs commencèrent alors à éprouver de grands et constants désastres. En 1571, don Juan d’Autriche vainquit leurs flottes à Lépante. Leurs armées furent deux fois humiliées et deux fois vaincues aux portes de Vienne. Leurs empereurs perdirent les unes après les autres toutes les places qu’ils occupaient en Hongrie. La célèbre bataille de Salam-Hémen acheva de détruire leur prestige et leur orgueil; et l’immortel prince Eugène écrasa, à Zanthe, avec les restes de leur pouvoir, les restes de leur gloire.

                A cette époque apparut dans le Nord un homme colossal, fondateur d’un empire colossal. Pierre le Grand s’empara d’Azow sur les bords du Don. Alors commence pour les Turcs la période de leurs transactions honteuses. Par le traité de paix de Carlowitz, signé en 1699, ils renoncèrent à la possession de la Transylvanie et de tout le pays situé entre le Danube et la Theiss, et s’engagèrent à abandonner Azow aux Moscovites, qui grandissaient dans l’ombre, à restituer à la Pologne la Podolie et l’Ukraine, et à abandonner la Morée aux Vénitiens. Par la paix de Passowitz, conclue en 1718, la Turquie perdit un partie de la Servie et de la Valachie, Temeswar et Belgrade. Vint ensuite la guerre avec la Russie, au sujet de la possession de la Pologne, guerre fatale aux Osmanlis parce qu’elle hâta l’agrandissement du puissant empire qui devait se substituer à leur empire en décadence. En 1774, les Turcs se virent contraints par la paix de Rudschuch-Kainardji de renoncer à la souveraineté de la Crimée, de céder tout le pays compris entre le Bug et Dniéper, et d’ouvrir leurs mers aux navires marchands de la Russie.

                Le récit de toutes les batailles perdues par les Turcs et de leurs honteux traités serait fastidieux. Pour éviter cet inconvénient, je m’occuperai surtout à rechercher les causes intérieures qui ont produit la rapide décadence de l’empire des Osmanlis; elles expliquent son agonie et, toujours subsistantes, rendent sa mort inévitable.

                La population de l’empire turc est un composé de peuples divers par la langue, par les mœurs, par les croyances. Là vivent, mélangés et confondue, les Turcs osmanlis, nombreux surtout dans les provinces asiatiques; les Turcomans, dont la race domine dans l’Arménie et dans l’Anatolie, les Tartares qui, abandonnant la Crimée, se sont établis dans les provinces du Danube; les Arabes, les Curdes, les Grecs, les Arméniens, qui sont les négociants et les artisans de l’empire; les Cophtes, nombreux en Égypte; les Slaves, divisés en cent tribut diverses; les Druses, qui habitent les montagnes du Liban; les Juifs, les Valaques. Des vingt-trois millions d’habitants dont se compose l’empire, dix professent l’islamisme; les autres sont des chrétiens qui appartiennent, en majeur partie, à la communion grecque. L’empire ottoman n’a donc ni unité religieuse ni unité sociale; ce qui explique les continuels soulèvement de ses diverses provinces et les continuels démembrements qu’il a subis depuis cinquante ans. Cela explique aussi la lutte acharnée entre le dernier sultan, représentant de la race turque, et le vice-roi d’Égypte, représentant de la race arabe, laquelle combat pour se constituer en corps de nation et pour faire d’Alexandrie le siège d’un nouvel empire. Enfin cela explique les conquêtes des Russes, qui, en se répandant dans les provinces soumises à l’empire des Osmanlis, y ont trouvé des frères et non des ennemis.

                Tant que la race turque fut possédée du fanatisme religieux, son épée, victorieuse partout, unit par la force des populations si différentes d’origine, de mœurs et de croyances. Cette agrégation  matérielle produisit l’unité factice qui conserva l’empire pendant un certain nombre d’années. Mais, quand, avec le temps, la race turque perdit cette excitation fébrile qui la poussait à la conquête du monde, il arriva que les maîtres de Constantinople, qui s’étaient cru en paisible possession de l’empire ottoman, découvrirent avec une profonde terreur que les populations des provinces, en apparence soumises, aspiraient à secouer par la force le joug qui leur avait été imposé par la force, à rompre les digues qui contenaient leurs haines contre la race victorieuse et à déchaîner le torrent d’une fureur longtemps comprimée.

                Les premiers symptômes de cette désorganisation intérieure commencèrent à paraître précisément lorsque l’empire fut attaqué par les nations occidentales, qui avaient grandi dans le silence. Les sultans se virent donc assaillis à la fois au-dedans et au dehors, et forcés de veiller en même temps à l’intégrité de leur organisation politique et à l’intégrité de leurs frontières.

                Cette tâche était non seulement difficile, mais encore impossible. L’islamisme fut condamné à périr dès l’instant où il se mit en contact avec les nations civilisées de l’Europe : voué à l’immobilité par sa nature, il ne pouvait résister à l’action de cette partie du monde où toutes les nations obéissent à la loi providentielle du progrès. Les sciences, les arts, les institutions militaires et politiques avaient pris chez les nations de l’Occident de grands développements, tandis que l’islamisme, toujours le même à toutes les périodes de son histoire, demeurait stupidement immobile au milieu du tourbillon du monde. Son immobilité était si absolu, qu’il avait oublié jusqu’au maniement de l’épée. L’ombre de cet arbre oriental donne la mort; ses fruits uniques sont partout la dégradation de la femme, l’esclavage de l’homme et la stérilité de la terre. Jamais cet arbre ne sera fécond, quand même tout le sang des nations et toutes les pluies du ciel arroseraient ses racines.

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