Éliade et Schmitt se rencontrent

La fin des années 30 et le début des années 40 est une époque intéressante et mouvementée quant aux perspectives intellectuels. Carl Schmitt connaissait (entre autres) Ernst Junger, Mircea Eliade et René Guénon, ces deux derniers connaissaient Julius Evola, Corneliu Codreanu et Guido di Giorgio. Une foule de correspondance existe entre ces différentes personnalités sur des sujets nombreux, tels la métaphysique, la philosophie, l’ethnologie, le politique, ainsi de suite.

 

Voici un extrait issu du Journal portugais d’Éliade sur une rencontre avec Carl Schmitt.

1942, Berlin

 

Goruneanu [membre de la Légation] m’a emmené aujourd’hui voir Carl Schmitt, qui, depuis longtemps, voulait connaître la philosophie de Nae Ionescu. Une maison à Dahlem, avec très peu de meubles allemands, quelques tableaux modernes et une bibliothèque riche en livres anciens. Carl Schmitt est petit, un personnage peu impressionnant, mais lumineux, plein de vie. Il parle couramment le français. Je lui dis que de ses oeuvres je ne connais que Die romantische Politik, qui a beaucoup influencé Nae Ionescu, Ţuţea et autres. Mais plutôt que de commencer à parler de Nae Ionescu, il me questionne sur Salazar, sur le Portugal, sur les cultures maritimes – et nous parlons pendant trois heures. Il écrit un livre sur « la terre et la mer »[1], et a lu énormément sur l’art, la culture et le symbolisme aquatique. Il me dit que Moby Dick est la plus grande création de l’esprit maritime, après l’Odyssée. Il m’a montré quelques images étranges d’un peintre allemand moderne dont j’oublie bientôt le nom, avec des vues sous-marines et cosmologiques.

 

Comme j’avais moi-même étudié, il y a tellement d’années (La Mandragore), de telles questions, je me suis laissé entraîner dans les interprétations des symboles et des mythes austro-asiatiques qui l’intéressent. Je promets de lui envoyer Zalmoxis II, où j’ai publié Notes sur le symbolisme aquatique. Ce qui m’impressionne chez Schmitt, c’est son courage métaphysique, sa non-conformité, l’immensité de sa vision. Il me rappelle Nae. Il nous offre une bouteille de vin du Rhin. Il est ravi de me rencontrer et regrette que nous partions pour Madrid demain. Il me dit que l’homme le plus intéressant aujourd’hui est René Guénon. Il nous emmène à la station de métro, parlant de l’aviation comme un symbole « terrestre ».

[1] Ce livre dont parle Éliade deviendra probablement Terre et Mer, un point de vue sur l’histoire du monde (Land und Meer. Eine weltgeschichtliche Betrachtung)

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