Donoso Cortès – Question D’Orient, Chapitre V

                Mahomet laissa son empire aux califes. Après avoir fait flotter l’étendard du prophète sur les contrées les plus lointaines, cet empire fut démembré, et du sein de l’islamisme sortit le puissant empire ottoman, ou autrement l’empire des Osmanlis.

                Les Turcs descendent d’une tribu qui jadis erra dans les pays situés à l’est et au nord-est de la mer Caspienne. Ses frontières étaient la Chine, la Sibérie, le lac Aral et la grande Bulgarie. C’est de là que sortirent les guerriers connus sous le nom de Turcs seldjoucides, qui s’emparèrent de Bagdad, démembrèrent le califat, conquirent l’Asie depuis les limites de la Perse et de l’Inde jusqu’à celle de la Phrygie, et guerroyèrent pendant deux siècles contre les empereurs grecs et les croisés d’Occident.

                Au huitième siècle, les Turcs se convertirent au mahométisme; et, dès le dixième siècle, le nom de cette tribu commença à retentir aux oreilles de l’Europe. Au treizième siècle, Gengiskan, à la tête des Mogols, précipite les uns sur les autres tous les peuples de l’Asie. Au milieu de la confusion et du désordre produits par ses rapides et prodigieuses conquêtes, apparut Osman, qui, traînant à sa suite, en 1239, une horde de Tatares du Caucase, grossie par des prisonniers, des esclaves, des fugitifs et de voleurs, et protégé par le sultan seldjoucide d’Iconium, s’empara des défilés de l’Olympe, campa dans les plaines de la Bithynie et enleva de nouvelles provinces de l’Asie Mineure aux empereurs de Constantinople. A la mort de son protecteur, en 1300, il prit pour lui le titre de sultan ; et, sur les décombres de l’empire des arabes, des seldjoucides et de Mogols, il éleva de ses mains victorieuses celui des Turcs osmanlis. Telle fut l’origine de l’empire colossal qui devait faire trembler l’Asie et l’Europe, et qui se consume aujourd’hui en une longue agonie.

                Quand la Providence veut élever un grand empire, elle commence par mettre à son service l’épée d’un grand homme. Plus heureux que d’autres fondateurs d’illustres dynasties et d’empires fameux, les Turcs furent gouvernés successivement par huit grands capitaines, qui étendirent prodigieusement leurs frontières et leurs possessions.

                Orcan, fils d’Osman, entra en possession du glorieux héritage de son père au moment où l’empire grec d’Orient était en proie aux discordes intestines. Les empereurs, jouets de leurs puissants vassaux, tenaient un sceptre inutile, symbole, non de leur autorité présente, mais de la puissance de leurs ancêtres, dont ils n’avaient plus que la pourpre et la couronne. La Thrace, la Servie, la Bulgarie et la Grèce, soumises de nom à leur autorité, étaient gouvernées par des princes, des ducs, des despotes feudataires de l’empire, qui faisaient parade de leur indépendance, étalant avec ostentation leur souveraineté sous les yeux mêmes de leurs souverains. Ces discordes, dont l’action eût suffi pour amener la ruine d’une État dans sa force, devaient, à plus forte raison, accélérer la chute d’un empire décrépit, qui ne pouvait plus être régénéré que par l’épée des conquérants. A l’époque dont nous parlons, de nouvelles causes de division se produisirent, et donnèrent une nouvelle activité aux partis et aux factions. L’empereur Manuel Paléologue et son tuteur, Jean Cantacuzène, se disputaient l’exercice de l’autorité souveraine. Celui-ci eut recours à Orcan et lui offrit sa fille en mariage. Le barbare s’empressa d’accorder son appui à celui qui le demandait, et d’accepter la main de sa fille, persuadé qu’il convenait à sa gloire de partager sa couche avec une aussi noble femme, non moins qu’à ses intérêts d’avoir la main dans les affaires de ses voisins et de faire briller son épée au milieu de leurs discordes. Son fils Soliman s’empara d’Andrinople et de Gallipoli; les Serves et les Bulgares furent entraînés par ses armées, qui se répandirent dans la Thrace et ravagèrent la Grèce.

                Amurat 1er plaça le siège de son empire à Andrinople, et conquit si rapidement la Thrace, l’Albanie et la Macédoine, et conquit si rapidement la Thrace, l’Albanie et la Macédoine, que Jean Paléologue, qui avait demandé à Urbain V une nouvelle croisade, se vit obligé de faire la paix avec le conquérant avant d’avoir reçu une réponse, et de s’engager à lui payer tribut. En 1390, Amurat vainquit, sur les bords du Danube, le prince de Servie, les Valaques, les Hongrois et les Dalmates, qui s’étaient réunis pour arrêter sa marche et le développement de sa puissance.

                Bajazet, successeur d’Amurat, envahit la Thessalie et pénétra avec ses armées jusqu’aux portes de Constantinople. La Hongrie, l’Allemagne et la France, saisies d’effroi, réunirent cent mille hommes pour le combattre. Le roi Sigismond prit le commandement suprême à Offen; six milles chevaux et quatre mille fantassins étaient sous les ordres de Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne. Dans cette fameuse armée se trouvaient les invincibles vassaux d’Enguerrand de Coucy, et toute la fleur de la chevalerie et de la noblesse d’Occident. Le 28 septembre 1396, les deux parties belligérantes en vinrent aux mains. La fortune, infidèle aux chrétiens, se déclara pour les Osmanlis, et la chrétienté perdit la meilleure de ses armées dans les champs funestes et à jamais fameux de Nicopolis. Le comte d’Eu, le comte de la Marche-Doubord, le seigneur de la Trémouille, le duc de Bourgogne et d’autres guerriers de haut nom furent faits prisonniers. Enguerrand de Coucy mourut en captivité; Sigismond put échapper, et, lorsqu’il parvint aux rives du Danube, il n’avait plus avec lui que cinq chevaliers. De là il se rendit à Constantinople et revint par la mer, le cœur percé de douleur et les yeux pleins de larmes. Les Turcs s’emparèrent alors de la Bosnie, et l’empereur Manuel Paléologue dut céder le trône à son neveu Jean, à qui Bajazet accordait son appui.

                Tandis que l’Occident était le théâtre de si grandes choses, il se passait en Orient des événements plus grands encore. Le sol de l’Asie tremblait sous les pas de Tamerlan, le plus barbare de tous les capitaines barbares qui, à la tête des Mogols, avaient ravagé la terre, l’inondant du sang des peuples et la couvrant de ruines. L’Asie, qui avait vu naître et passer tant de monstres dans ses bastes régions, admirait celui-ci comme le plus grand qui fût sorti de ses déserts.

                Bajazet vit venir l’orage sur son empire d’Asie pendant qu’il combattait pour s’emparer du sceptre de l’Europe, et se retourna du côté de l’Orient, mettant ainsi un terme à ses conquêtes et laissant quelques moments de répit à l’empire chancelant de Byzance. L’empereur des Osmanlis et l’empereur des Mogols rangèrent leurs armées en bataille : un million d’hommes combattirent, en 1402, dans les champs d’Ancyre pour la domination du monde. Bajazet fut vaincu et perdit en un seul jour sa liberté et sa couronne. Néanmoins la furie de Tamerlan passa comme un torrent, et Mahomet 1er, fils de Bajazet, monta, en 1413, sur le trône des Osmanlis. Sous son règne, les Vénitiens furent vaincus à Thessalonique; les armées mahométanes s’avancèrent jusqu’à Salzbourg et jusqu’à la Bavière; les Turcs commencèrent à avoir une marine. Son fils, Amurat II, porta ses armes jusqu’à Belgrade, boulevard de l’Occident, vainquit les chrétiens à Varna et menaça Constantinople.

                Alors parut sur le trône Mahomet II, à qui le ciel avait réservé la gloire de mener à bout la difficile entreprise commencée par ses prédécesseurs, en entrant, les armes à la main, dans la magnifique cité qui devait être le tombeau de l’empire romain et le glorieux siège d’un nouvel empire : Constantinople tomba en son pouvoir, le 29 mai 1453 : jour d’éternelle mémoire pour la chrétienté, qui reçut alors le châtiment de ses discordes intestines en épuisant la coupe des tribulations; jour d’éternelle mémoire pour les peuples occidentaux, qui virent alors, les yeux pleins de larmes, le drapeau victorieux de l’Orient flotter sur les murs de Byzance; jour enfin d’éternelle mémoire pour les hommes, parce que ce jour-là finit l’empire romain, onze cent vingt-trois ans après la fondation de Constantinople et quinze cents ans après la bataille de Pharsale.

                Vainement le pape Pie II appela aux armes la chrétienté entière lorsque la triste nouvelle d’une si grande catastrophe parvint jusqu’à lui : le temps des croisades était passé pour ne plus revenir; la terre ne portait plus la robuste génération qui avait traversé les mers pour faire flotter le drapeau latin dans les déserts de l’Orient et sur le tombeau de Jésus-Christ.

                Cependant Mahomet II, ne pouvant endurer le repos, même après une aussi magnifique victoire, porta plus loin ses armes. La Morée tomba en son pouvoir en 1456. En 1467, il conquit l’Épire, et le reste de la Bosnie en 1470. Il enleva, la même année, Lemnos et Négrepont aux Vénitiens, Jaffa aux Génois, et le khan des Tartares de la Crimée lui rendit hommage et tribut. La mort le surprit pendant qu’il méditait la conquête de la Perse et de l’Italie. Se voyant maître de Constantinople, il devait aspirer à faire du magnifique siège de son empire la capitale du monde.

                Les deux Solimans, qui héritèrent successivement de son pouvoir, le portèrent à ses dernières limites. Les Perses furent repoussés jusqu’à l’Euphrate et jusqu’au Tigre; les Mameluks furent vaincus; l’Égypte, en 1517, devint une province de l’empire des Osmanlis; la Syrie, la Palestine et la Mecque se soumirent à son joug. Dans ses déserts brûlants, l’Arabe indépendant trembla pour son indépendance. Soliman II enleva Rhodes aux chevaliers de Saint-Jean, subjugua la moitié de la Hongrie, s’empare de Bagdad, de la Géorgie et de la Mésopotamie. Pendant ce temps-là, le pirate Barberousse s’emparait du nord de l’Afrique, et, maître de la Méditerranée, prenait possession de ses îles. Soliman II mourut en 1566, et de ce jour date l’époque où le gigantesque empire d’Osman commença à décliner pour mourir. Nos pères ont assisté à son déclin, nous assistons à sa mort. Depuis Osman, chef de sa noble race, jusqu’à la mort de Soliman II, deux siècles et demi s’écoulèrent et suffirent pour élever l’empire des Osmanlis à une telle hauteur, qu’il jeta l’épouvante dans tous les peuples et porta la terreur dans toutes les nations. Depuis la mort de Soliman II jusqu’à la mort de Mahmoud, trois siècles ne sont pas encore passés, et déjà les peuples et les nations chantent son hymne funéraire et se préparent à partager ses dépouilles. L’épée seule d’un enfant est levée pour sa défense. Pauvre enfant! Sais-tu ce que pèsent les empires au jour de leur décrépitude ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s