Donoso Cortès – Question D’Orient, Chapitre IV

                Entre la conquête de l’Orient par Rome et la conquête de l’Orient par Alexandre, il y a quelque ressemblance; mais il y a aussi des différences essentielles que je crois nécessaire de signaler, à cause de la lumière qu’elles répandent sur les diverses phases que présente la question d’Orient dans le progrès de la civilisation et dans le cours des siècles.

                La destinée de l’Orient était d’être vaincu par l’Occident, parce qu’il est écrit que la matière doit obéir à l’esprit, la force à la raison; que le nombre ne doit pas l’emporter sur la discipline, que les forces matérielles doivent obéir aux forces intellectuelles, et que le destin, cette divinité aveugle de l’Orient, ne peut asseoir sa domination sur la terre, domaine concédé de Dieu à la liberté humaine. Mais ce grand événement, qui a tenu les nations dans l’attente, devait être soumis, comme tous les événements humains, à la loi providentielle de l’histoire. En vertu de cette loi, l’humanité marche; comme elle doit toujours marcher sans se reposer jamais, et, comme son chemin est rude et scabreux, ses pas sont mesurés et lents. L’homme se hâte, parce qu’une voix intérieure lui dit qu’il n’est pas maître de l’heure qui passe et lui échappe; mais pourquoi le genre humain se hâterait-il ? il a devant lui l’océan des temps, et les frontières de l’éternité sont ses seules limites.

                L’Occident devait être vainqueur de l’Orient au temps d’Alexandre, parce que la culture intellectuelle de la Grèce était un progrès, comparée au matérialisme grossier des peuples asiatiques; et l’humanité, alors comme aujourd’hui et toujours, devait marcher à la conquête de ses glorieuses destinées par la voie du progrès : mais la victoire de la Grèce sur l’Asie ne pouvait être définitive, parce que la civilisation de la Grèce n’était pas non plus définitive. Une victoire définitive ne pouvait être le résultat que d’une civilisation complète. Néanmoins les conquêtes du généralissime des Grecs ne furent pas stériles. Elles mirent fin à l’empire colossal qui était passé des Assyriens aux Mèdes, et des Mèdes aux Perses. L’Asie perdit ainsi la force que lui donnait son étendue, et sans laquelle elle ne pouvait résister à la civilisation de l’Occident. D’un autre côté, les Grecs du temps d’Alexandre, comme les Français du temps de Napoléon, en se répandant par le monde, jetaient et laissaient partout la semence de leurs idées. L’Asie, mise ainsi en contact avec l’Europe, perdit donc en même temps son unité matérielle et son unité morale; son territoire fut fractionné, ses mœurs furent altérées.

                La civilisation romaine fut un vrai progrès, comparée à la civilisation grecque. Son organisation politique était plus robuste, son organisation sociale plus puissante, son unité territoriale plus grande, ses lois plus sages, ses hommes d’État plus prévoyants et plus prudents. Ceux qui, en matière de civilisation, donnent la palme aux Grecs sur les Romains, confondent civilisation avec la culture. La culture est la civilisation propre d’un peuple de poètes et d’artistes. La civilisation est la culture propre d’un peuple qui s’occupe de résoudre de graves problèmes politiques et sociaux. La culture est la civilisation d’un peuple en son enfance, la civilisation est la culture d’un peuple déjà adulte et occupé de pensées viriles.

                Il y a donc entre la conquête de l’Orient par Alexandre et la conquête de l’Orient par Rome cette notable différence, que, dans l’intervalle qui les sépare, la civilisation des peuples occidentaux avait grandi, et la civilisation des peuples orientaux, diminué. La première avait marché en un progrès constant; la seconde, en une constante décadence. Cela explique pourquoi la conquête de l’Orient par les Romains fut plus facile et plus solide que la conquête de l’Orient par les Grecs.

                Néanmoins la conquête de Rome ne pouvait pas être définitive, parce que sa civilisation, bien que plus avancée que celle des Grecs, n’était pas non plus définitive. Lorsqu’elle fut maîtresse de la terre, lorsqu’elle eut attaché le monde au Capitole, Rome ne put soutenir le poids de ses trophées. Ses épaules n’étaient pas assez fortes pour porter le monde, ni ses mains assez puissantes pour tenir le sceptre des nations. Elle abdique alors en faveur des Césars dont elle fut l’esclave, puis la courtisane. Les historiens distinguent trois époques dans l’histoire de l’empire : celle de son agrandissement et de sa gloire, celle de son déclin et de sa honte, celle de son agonie et de sa mort. Cette division, considérée sous un certain point de vue, est arbitraire. L’histoire de la république est l’histoire du progrès; l’histoire de l’empire est l’histoire de la décadence de Rome. Lorsque la république disparut, Rome avait perdu ses mœurs dans les discordes civiles, qui furent toujours la source non seulement de grands désastres, mais encore d’une grande démoralisation, et ses idées étaient profondément altérées par le progrès de la philosophie matérialiste d’Épicure. Maîtresse du monde dès le temps de Sylla, ses croyances religieuses se corrompirent comme ses idées et ses mœurs, et on la vit accueillir avec des fêtes et des honneurs divins tous les dieux inconnus de toutes les nations : ses temples, jusque-là consacrés aux dieux sévères de l’Étrurie, devinrent d’immenses panthéons. Avec ses mœurs, ses idées, sa religion, elle perdit aussi les magnifiques institutions qui en étaient l’expression et le résultat. Le pouvoir monarchique et le pouvoir républicain peuvent être légitimes, parce qu’ils peuvent s’associer à l’idée du droit. Mais le pouvoir des empereurs, soutenu par les prétoriens et sorti tout armé du prétoire, comme Minerve de la tête de Jupiter, était absolument dépouillé de tout caractère de légitimité : fait monstrueux, monstrueux produit de la force. Aussitôt que Rome se soumit à ce fait, la sainte notion du pouvoir politique et social disparut des sociétés humaines. Un empereur n’était ni un roi, ni un consul, ni un dieu, ni un homme; en montant au Capitoles, il ne revêtait pas assurément la divinité, et il achevait de perdre ce qu’il avait d’humain. Dès que leur pied touchait les degrés du trône, ces fils du hasard et de la fortune se sentaient pris de vertige et frappés de démence. Rome alors était une vile courtisane qui se vendait et qui s’achetait. Son sceptre et sa couronne étaient sur le marché; les prétoriens étaient les vendeurs; les Syriens, les Arabes et les Goths furent les acquéreurs. Il n’est pas de peuple barbare qui n’ait envoyé quelqu’un de ses fils mettre le pied sur le cou de cette Rome jadis si redoutée, et alors la fable et le jouet des nations.

                Rome, ne pouvant supporter le poids de l’univers, partagea l’empire en deux : il y eut deux Romes et deux empires, la Rome orientale et la Rome occidentale, l’empire d’Orient et l’empire d’Occident; mais cela ne lui servit de rien; elle ne put conserver sa domination, elle ne sut pas même défendre ses frontières. Dieu déchaîna contre elle les flots de sa colère, et confia le ministère de sa vengeance à des peuples sans nom, partis du pôle pour laver dans les torrents de sang les immondices de cette ville de prostitution, devenue le cloaque du monde.

                Une nouvelle aurore commence à poindre dans l’obscurité, un nouveau soleil brille sur l’horizon. L’Orient ne s’était soumis définitivement ni à l’épée d’Alexandre ni à l’épée de Rome : ces deux épées appartenaient à deux peuples dont les civilisations, purement nationales, et dès lors imparfaites, devaient, tôt ou tard, être frappées de mort. La civilisation qui soumettra le monde sera universelle, c’est-à-dire fondée sur la nature de l’homme; autrement comment tous les hommes reconnaîtraient-ils son empire ? Nous avons nommé la civilisation chrétienne.

                Le Sauveur des hommes avait chargé ses disciples de porter sa parole à toutes les parties de la terre : c’est que sa parole s’adressait au genre humain, sans distinction de race et de famille; c’est que sa doctrine était à la fois du lait pour les enfants et du pain pour les adultes; c’est que sa civilisation était une civilisation universelle, qui n’avait pas besoin de l’épée pour pénétrer au cœur des régions les plus reculées.

                Néanmoins le christianisme, dépositaire d’une civilisation universelle et complète, et de la vérité absolue, devait obéir et obit à la loi qui préside au développement de tous les événements historiques. Sa prise de possession de l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Midi, devait être sûre, mais lente. Le christianisme devait pulvériser les civilisations antiques, modifier l’organisation des sociétés, donner une nouvelle direction aux mœurs des peuples et aux idées des hommes, changer la constitution de l’État et la constitution de la famille, en proclamant la personnalité de l’esclave et de la femme, et en détruisant les barrières élevées par la main des hommes entre les races humaines. Mais tout devait se réaliser sans bouleversements et sans révolutions, c’est-à-dire en suivant la marche lente des temps. Le Fils de Dieu aurait pu racheter le genre humain dès le jour où Dieu plaça l’homme dans le monde comme l’enfant dans son berceau; et pourtant, entre le jour où l’homme perdit l’innocence et le jour de son rachat, entre le jour où il fut chassé de l’Éden et le jour où le nouveau pacte d’alliance fut écrit avec le sang versé sur la croix, Dieu a mis de longs siècles.

                Le christianisme commence par la prédication : c’est par la parole que les apôtres devaient se faire connaître sur la terre. Annoncé aux nations, le christianisme renverse l’ancienne civilisation, il la renverse par la discussion et non par l’épée. C’est l’époque des docteurs et de leurs controverses contre les gentils, Une fois reconnu comme doctrine de vérité et vainqueur des gentils, il fallait que le christianisme se constituât en pouvoir politique, religieux et social, afin de remplacer tous les pouvoirs engloutis dans le commun naufrage de la civilisation antique et de Rome. C’est l’époque des pontifes, époque où fut rétablie la notion de l’autorité publique dans le monde, et où les sociétés humaines commencèrent à acquérir une certaine unité et une certaine consistance.

                Tandis que le christianisme étendait ainsi ses conquêtes et consolidait son pouvoir dans les régions occidentales, l’Orient fut troublé par la présence d’un homme. Mahomet tira les Arabes de leur profonde léthargie et souleva leurs tribus, comme la tempête soulève les sables et leurs déserts brûlants. La lutte se ralluma entre l’Orient et l’Occident, lutte terrible où le monde remit aux hasards des combats de décider quel serait son code, quel serait son drapeau, quel serait son Dieu.

                Le Christianisme s’était répandu par le monde, majestueux et calme, comme une mer sans tempêtes. L’islamisme se précipita sur la terre comme un torrent. Œuvre de Dieu, le christianisme était fait pour l’éternité; œuvre de l’homme, l’islamisme était un accident de l’histoire, une modification des temps. Voilà pourquoi l’un est rapide et tumultueux, l’autre pacifique et mesuré; voilà pourquoi l’un est comme une vaste mer sans mouvement et sans bornes, et l’autre comme un torrent gonflé le matin et desséché le soir.

                Le christianisme se propage par la parole, l’islamisme par l’épée. Après avoir soumis l’Arabie, Mahomet fonde le puissant empire des califes. Les Sarrasins, se répandant par le Nord de l’Orient, soumettent à leur joug la Syrie, la Palestine et la Perse, Chypre tombe en leur pouvoir. Ils se jettent sur l’Afrique. Ces vastes régions leur paraissent trop étroites, ils envahissent la péninsule Ibérique, et dans une seule bataille livrée en rase campagne, sur les rives du Guadalète, ils anéantissent le peuple des Goths et leur monarchie, alors faible et déchue de son ancienne puissance. Devant eux se dressent les Pyrénées, comme des géants qui viennent à leur rencontre et leur barrent le passage. Les Sarrasins franchissent leurs âpres sommets. Mais le champion de la chrétienté les attendait de pied ferme : Charles-Martel, de noble et généreuse race, leur livre bataille et écrase leur armée. La croix vainquit l’étendard du prophète.

                Dans d’autres pays et dans d’autres régions, la lutte fut opiniâtre. Jamais la civilisation orientale n’avait déclaré une guerre plus acharnée à la civilisation de l’Occident. Sa nouvelle vigueur lui venait du fatalisme et du développement nouveau donné à cette antique erreur. On se trompe lorsqu’on représente Mahomet comme l’inventeur du fatalisme. Le fatalisme, dès l’antiquité la plus reculée, a été la doctrine de l’Orient. Le titre de gloire de Mahomet, ce qui le met au-dessus de tous les réformateurs humains, c’est d’avoir rajeuni l’Orient dans les jours de sa décrépitude, en faisant d’une doctrine une religion.

                Tandis que l’islamisme se propageait dans l’Orient, avec une fortune tantôt propice, tantôt adverse, le christianisme s’affermissait lentement sur le sol fécond et prédestiné de l’Europe. Le Capitole, siège des Pontifes, était désormais en possession de l’éternité de sa seconde vie. Le monde écoutait respectueusement ses oracles, et Rome était la source du pouvoir, de la légitimité et du droit. Telle fut la puissance de cette unité religieuse de l’Occident, qu’elle engendra le mouvement humain le plus étonnant dont l’histoire ait conservé le souvenir : voilà que les châteaux sont silencieux, abandonnés par leurs seigneurs féodaux; les trônes vides, abandonnés par les rois ; les cités désertes et muettes, abandonnées par les peuples. Où vont donc ces barons, ces rois, ces multitudes? Ils vont, la croix sur la poitrine, la foi dans le cœur, l’épée à la main, conquérir le tombeau, et mourir après avoir répandu sur ce tombeau des larmes avec des prières.

                Si je savais écrire, j’écrirais un ouvrage où seraient racontées les merveilles de cette religion qui a produit la plus grande de toutes les merveilles : les croisades. Mais Bossuet n’est plus, et Bossuet seul pourrait trouver une parole à la hauteur de cette histoire.

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