Donoso Cortès – Question D’Orient, Chapitre III

Avant de poursuivre le récit des vicissitudes de la lutte entre l’Orient et l’Occident, il me semble nécessaire d’entrer dans quelques explications sur le sens philosophique de cette lutte qui est un fait constant et universel dans l’histoire.

La lutte entre l’Orient et l’Occident est un fait identique par sa nature à la lutte entre les différentes nations. La lutte entre les diverses nations est un fait identique par sa nature à la lutte entre les différentes tribus; et la lutte entre les différentes tribus est un fait identique par sa nature à la lutte entre les différentes familles. Tous ces faits ont une origine commune, signifient la même chose et produisent le même résultat.

Ils ont une origine commune, qui est dans l’unité de la nature humaine. Les familles, se reconnaissant identiques entre elles, cherchent à se grouper; et leur réunion donne naissance à la tribu. Les tribus, se reconnaissant identiques entre elles, cherchent à se grouper; et leur réunion donne naissance aux peuples. Les peuples, se reconnaissant identiques entre eux, cherchent à se grouper; et leurs réunions tirent leurs noms des grandes divisions géographiques du globe. Ainsi la réunion des peuples orientaux produit l’unité de l’Orient; celle des Occidentaux, l’unité de l’Occident; celle des Septentrionaux, l’unité du Septentrion; celle des Méridionaux, l’unité du Midi. Les peuples de l’Orient, ceux de l’Occident, ceux du Nord et ceux du Midi se reconnaissent identiques entre eux et cherchent à se grouper. Leur réunion sera le dernier terme de toutes réunions historiques; et le monde y marche.

Tous ces faits signifient une même chose : ils signifient que, si les familles, les tribus et les nations s’acheminent à un même terme, elles s’y acheminent par une même voie, par la guerre. L’unité du moyen, proportionné à l’unité de la fin, s’explique, comme elle, par l’unité de la nature de l’homme. Partout où il y a réunion d’hommes, de familles, de tribus ou de peuples, il y a nécessairement un certain ordre hiérarchique, sans lequel les associations humaines ne peuvent exister. Cet ordre suppose l’existence d’un souverain et d’un sujet, lesquels, dans toute association, sont les deux seules personnes sociales. Où il y a un souverain et un sujet, il y a une société, même quand cette société a pour limites le foyer de la famille.

Dans les réunions où il n’y a ni souverain ni sujet, il n’y a pas de société, quand même la réunion s’étendrait jusqu’aux limites de la terre. Cela étant, dès que plusieurs familles se réunissent pour former une tribu, elles ne peuvent se constituer en cette sorte d’association sans que l’une de ces familles prévale sur les autres, c’est-à-dire soit souveraine. Cela étant, dès que plusieurs tribus veulent se réunir pour former le peuple, elles ne peuvent se constituer en cette sorte d’association sans que l’une de ces tribus prévale sur les autres, c’est-à-dire soit souveraine. Cela étant, dès que plusieurs peuples cherchent à se réunir pour former une des grandes divisions du globe, ils ne peuvent se constituer en cette sorte d’association sans que l’un de ces peuples prévale sur les autres, c’est-à-dire soit souverain. Enfin, cela étant, dès que les différents peuples qui habitent les différentes zones de la terre cherchent à se réunir pour former la grande association humaine, terme de toutes ces associations progressives, ils ne peuvent se constituer en cette sorte d’association sans que l’une de ces zones prévale sur les autres, c’est-à-dire sans que l’une de ces zones s’assoie sur le trône du monde.

Ainsi le contact des familles, des tribus et des nations entre elles, en soulevant une question d’association, soulève nécessairement une question de souveraineté. Or une question de souveraineté ne peut se résoudre que par la guerre; la guerre est donc le moyen universel des associations humaines. Du reste, le mot guerre, est pris ici dans acception philosophique, c’est-à-dire dans son sens le plus étendu. En me servant de ce mot, je ne veux pas seulement désigner la lutte entre les forces physiques, mais encore entre les forces morales, intellectuelles et industrielles des nations. Il y a certaine époque dans l’histoire où la souveraineté appartient au peuple le plus fort : alors la question de la souveraineté se décide sur les champs de bataille, par la guerre entre les armées. Il y a une autre époque où la souveraineté appartient au peuple le plus civilisé : alors la question se décide par la guerre entre les différentes civilisations du monde. Il y a une troisième époque, enfin, où la souveraineté appartient au peuple le plus industrieux : alors la question de la souveraineté se décide par la guerre entre les diverses industries rivales.

Tous ces faits produisent le même résultat, parce que tous avancent l’œuvre immense de la civilisation, dans la prolongation des siècles.

L’universalité et la permanence de la lutte entre l’Orient et l’Occident étant expliquée par cette aspiration universelle et constante de toutes les sociétés à se constituer en centre de l’unité du genre humain, obéissant en cela aux desseins de la Providence et aux lois éternelles de l’histoire, il est temps d’exposer quelques considérations, qui me paraissent essentielles, sur le caractère spécial de cette lutte que nous avons vue naître et dont nous avons suivi les phases jusqu’aux temps d’Auguste, maître de presque toutes les régions de la terre. Ces considérations feront facilement entendre combien est certaine l’existence d’une intelligence supérieure qui dirige et ordonne les événements humains. Sans l’existence de cette intelligence supérieure, qui tombe sous le domaine de l’entendement et sous le domaine des sens, qui est proclamée par la saison et attestée par l’histoire, ni l’histoire, ni la société, ni l’homme, ne sauraient s’expliquer.

A toutes les grandes époques historiques, l’Orient et l’Occident n’en sont pas venus aux mains en leur propre nom, mais au nom de certains principes dont ils ont toujours été les légitimes représentants. L’Orient et l’Occident ont toujours résolu d’une manière différente, pour ne pas dire contraire, toutes les grandes questions qui occupent l’humanité dans tous les siècles. Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de jeter les yeux, d’un côté sur l’Europe, de l’autre sur l’Asie; ou, si l’on veut, d’un côté sur la Grèce, de l’autre sur l’Inde.

Sur tous les points du globe il y a eu lutte, et lutte acharnée entre la nature physique et la volonté humaine, puisque l’homme n’a pu s’empare de la terre qu’après avoir triomphé des monstres qui l’habitaient, des forêts qui la couvraient, des mers qui l’emprisonnaient dans leur vaste ceinture. Cette lutte entre l’homme et la nature, entre les éléments et l’homme, est consignée dans toutes les traditions des peuples primitifs. Pour remonter jusqu’à l’origine de ces traditions universelles, mais mystérieuses, il faudrait franchir les confins de l’histoire et pénétrer dans ceux de la Fable. Qu’est-ce qu’Hercule luttant contre les monstres, sinon la personnification de cette lutte de l’homme avec la nature et avec les éléments ? Et cette personnification, qu’est-ce autre chose que le souvenir vague, traditionnel, de cette lutte en un âge primitif ? Ce personnage fabuleux connu sous le nom d’Hercule, qu’on le remarque bien, c’est un personnage que tous les peuples réclament : preuve évidente, selon moi, qu’il est le symbole d’un fait universel et la personnification d’une époque commune à toutes les nations.

L’Européen, assurément, est sorti vainqueur de cette lutte, mais l’Asiatique en est sorti vaincu; car, aujourd’hui encore, l’homme de l’Europe respire libre sur la terre soumis à sa volonté domptée, tandis que l’Asiatique est comme étouffé au sein d’une atmosphère  qui l’énerve, au milieu d’une végétation si colossale, qu’elle l’écrase. Dans l’Inde, l’homme est petit en présence de la nature. En Europe, la nature est petite en présence de l’homme. L’Asiatique a la conscience de sa défaite et de sa faiblesse; l’Européen a la conscience de sa victoire et de sa force. De là naissent toutes les différences qui se remarquent entre leurs croyances politiques et religieuses.

Pour l’Asiatique, Dieu est la nature, la nature est Dieu, parce que, pour l’Asiatique, la nature est l’ensemble de toutes les forces existantes et de toutes les forces possibles. Faut-il s’étonner que l’homme accorde les attributs de la toute-puissance à ce qui l’a toujours vaincu, à ce qu’il n’a jamais pu vaincre ?

Pour l’Asiatique, l’homme est un être dont la volonté est esclave de Dieu, c’est-à-dire, à son sens, esclave de la force. Quoi d’étonnant que l’homme nie la liberté quand sa volonté a toujours été vaincue ?

Ainsi le panthéisme est sa religion, et le fatalisme est son dogme.

L’Asiatique a formé la société à l’image de son Dieu, après avoir fait son Dieu à l’image de la nature.

Pour l’Asiatique, le souverain, c’est le plus fort. Si la force est pour lui l’attribut de la divinité, qu’y a-t-il d’étonnant que la force soit pour lui l’attribut de la souveraineté ?

L’Asiatique adore comme un dieu celui qui lui commande. Si la force constitue la divinité, qu’y a-t-il d’étonnant qu’il adore comme une divinité celui qui est fort ?

Aussi le despotisme est-il la seule forme de gouvernement qu’il conçoive, et l’obéissance passive le seul dogme politique qu’on l’entende proclamer.

Pour les Européens, la nature, qui est l’ensemble de toutes les forces matérielles, est esclave; rien d’étonnant qu’ils regardent ainsi celle qu’ils ont soumise.

Pour Européens, la divinité n’est ni une force matérielle, ni une somme de forces matérielles, mais une intelligence incréée, un pur esprit; rien d’étonnant qu’ils reconnaissent, comme attribut de la divinité, l’intelligence suprême, lorsque, avec leur intelligence bornée, ils ont pu dompter toutes les forces matérielles.

Pour les Européens, la liberté de l’homme coexiste avec la Providence divine. Comment l’homme nierait-il sa liberté, là où tout succombe devant cette liberté, là où la nature domptée l’appelle son maître et, prosternée à ses pieds, chante ses triomphes ?

Le spiritualisme est donc le fondement de la religion de l’Européen, et la liberté humaine le premier de ses dogmes.

L’Européen ne peut pas reconnaître dans la force matérielle l’attribut de la souveraineté. Comment reconnaîtrait-il pour maîtresse celle qui est son esclave ? Celui qui n’a rendu ni tribut ni hommage aux forces de la nature pourrait-il, par hasard, en rendre à la force matérielle des tyrans ? Toujours prêt à se soulever contre la tyrannie de la nature, il est prêt aussi à se soulever contre la tyrannie des hommes.

L’Européen obéit aux pouvoirs légitimes, c’est-à-dire aux pouvoirs sanctionnés par la raison et par le temps; mais, en leur obéissant, il ne les adore pas, il n’abdique pas sa liberté. Ses adorations sont réservées à Dieu. Quant à sa liberté, comment la sacrifierait-il sur les autels des hommes, quand il ne la sacrifie pas sur les autels du Très-Haut ?

Ainsi, en Europe, l’homme est spiritualiste et libre; en Asie, matérialiste et esclave.

La lutte entre l’Orient et l’Occident a pour objet providentiel de résoudre la question de savoir si l’homme doit élever des autels à l’esprit ou à la matière, à la liberté ou au destin. Pour se convaincre de cette vérité, il suffira de remarquer que tous les conquérants de l’Orient ont cherché leur point d’appui dans le nombre, c’est-à-dire dans la force matérielle de leurs armées; tandis que les capitaines de l’Occident l’ont cherché dans la discipline, c’est-à-dire dans la force morale de leurs légions. Qui ne voit pas ici la lutte entre les forces physiques et les forces intellectuelles, entre la matière et l’esprit, entre les forces de la nature et l’intelligence de l’homme ? Celui qui ne voit pas dans la lutte de ces armées la lutte de ces principes ignorera toujours que les principes expliquent les faits, que la philosophie explique l’histoire.

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