Donoso Cortès – Question D’Orient, Chapitre II

Toute société fondée sur un faux principe périt par l’action de ce même principe. Œuvre de ses capitaines, l’unité de l’Orient reposait sur le principe de la force ; œuvre de ses législateurs et de ses philosophes, l’unité de l’Occident reposait sur le principe de ses institutions et de ses lois. A la mort d’Alexandre, ces deux unités se décomposèrent : l’Orient, privé de grand capitaine, devint la proie de généraux ambitieux, et l’Occident, privé de ses immortels philosophes et de ses grands législateurs, était livré à la merci de misérables sophistes. L’Orient voulait asservir le monde au nom de son pouvoir; l’Occident, au nom de son génie. Celui-ci perdit le sceptre du monde par l’abus de son génie, celui-là par l’abus de sa force. L’empire colossal d’Alexandre, perdant son unité, se divisa en fragments nombreux. Il y eut alors un royaume de Macédoine, des royaumes d’Arménie, de Cappadoce, de Pont, de Pergame et de Bithynie. Les plus florissants à cette première époque furent : celui d’Égypte, fondé par Ptolémée, fils de Lagus, d’où vinrent les Lagides, et celui de Syrie, fondé par Séleucus, d’où vinrent les Séleucides. Quant aux Grecs, esclaves des rois de Macédoine depuis Philippe, ils ne conservaient plus qu’un vain souvenir et une vaine ombre de leur liberté passée, dans la dernière et la plus fameuse de leurs ligues, la ligue achéenne.

Tandis que la Grèce et l’Orient étaient la proie d’une décomposition sociale, Rome achevait sa laborieuse conquête de l’Italie. La possession de cette péninsule coûta quatre cent quatre-vingts années d’efforts et de fatigues à Rome, qui devait dominer le monde du haut de ses sept collines. La durée de la vie se mesure par la durée de l’enfance : l’enfance de Rome se prolongea ; Rome devait conquérir à la sueur de son front une renommée sans égale et s’entendre appeler la cité éternelle par la foule des peuples tremblants à ses pieds et se demandant si le bras qui portait ainsi depuis tant de siècles le poids de l’univers était un bras mortel. En ce temps-là, Carthage, colonie asiatique fondée depuis de longue années sur les côtes d’Afrique, avait, comme jadis la fameuse ville d’Orient, sa métropole, le sceptre des mers. Rome, la nouvelle métropole de l’Occident, se trouva en présence de l’antique colonie d’Asie. Leur lutte fut une lutte de géants. Vaincue en Sardaigne et en Sicile, Carthage envoie le plus grand de ses fils chercher Rome à Rome. Annibal la trouva et la vainquit. La cité vaincue profite de l’exemple, et, malgré ses blessures encore saignantes, entraînée par Scipion, elle demande compte à l’Afrique des victoires remportées par son grand capitaine. Scipion demeure vainqueur, et la colonie d’Asie rend hommage et tribut à la métropole d’Occident. Annibal cherche sa vengeance; il parcourt les régions les plus éloignées, excitant contre Rome les peuples et les rois. Sa voix est entendue de l’Orient, qui, reconnaissant dans Rome la métropole des peuples occidentaux, se rappelle ses malheurs passés et sent revivre une haine mal éteinte.

La question de l’Orient et de l’Occident se présente de nouveau. Antiochus le Grand, roi de Syrie, tourne ses armes contre Rome. Mais Rome, alors en paisible possession de l’Italie, de la Sardaigne, de la Sicile et de Corfou, victorieuse des Carthaginois, des Ibères et des Macédoniens, protectrice, et partant maîtresse de la Grèce, apparaissait déjà comme une mer qui s’étend dans toutes les régions et semble ne devoir s’arrêter qu’aux bornes du monde. Antiochus est vaincu par les légions romaines, et, peu après, comme pour montrer que Rome abattrait toute cité assez orgueilleuse pour se poser en rivale, ces mêmes légions détruisaient les illustres murailles de Carthage et les glorieux murs de Corinthe.

Mais Rome avait à peine assis sa domination sur l’Orient, que Mithridate s’élance du Pont et Annibal de l’Asie pour lui disputer sa proie. A la voix de ces deux grands capitaines s’émurent non-seulement les populations asiatiques, impatientes du joug de l’Occident, mais encore les multitudes des Sarmates, des Scythes et des races qui errent sur les bords du Tanaïs et du Danube. Depuis le jour où Annibal, vainqueur à Cannes, se présenta devant ses portes, jamais jour aussi triste, aussi sombre ne s’était levé sur Rome. Tout l’Orient se rangeait sous les glorieux étendards de Mithridate. Les peuples lui donnaient les titres de père, de vainqueur, de roi; et, ne trouvant pas dans l’histoire un nom à égaler au sien, ils en cherchaient un dans la Fable, le comparant à Bacchus, père de la civilisation et conquérant de l’Inde. Mithridate fut déclaré ennemi du peuple romain, Rome, pour subvenir aux dépenses de la guerre nouvelle qu’elle allait soutenir pour ses possessions de l’Orient, dut prendre les objets précieux consacrés par Numa dans les temples des dieux. Cependant Mithridate, féroce comme un barbare, décréta la mort de tous les Romains des cités grecques et l’Asie ; et cette sentence, exécutée par les naturels du pays, le même jour, à la même heure, fit tomber sous le coup des passions populaires plus de cent mille victimes. Le sénat chargea Sylla de sauver sa gloire, et le plus grand homme de l’Occident alla se mesurer avec le plus grand homme de l’Orient, pour trancher la question de la domination universelle, toujours posée, jamais résolue. Les champs de Chéronée furent témoins du triomphe de Rome sur les masses de l’Orient. Ces mêmes champs avaient vu, deux siècles auparavant, le triomphe des Macédoniens, et étaient devenus le vaste tombeau de la liberté et de l’indépendance des Grecs.

Obligé d’accepter la paix, Mithridate ne s’en servit que pour se préparer de nouveau à la guerre. Non content de lancer sur Rome tous les peuples de l’Orient, l’illustre barbare promena ses regards sur le monde pour y découvrir de nouveaux ennemis au peuple romain. Il en trouva jusque chez les peuples les plus éloignés. Sertorius, ne pouvant souffrir l’omnipotence de Pompée, luttait alors, dans la péninsule ibérienne, contre la république. Le roi de l’Orient entre en traité et en alliance avec le rebelle de l’Occident; et tous deux, unis par la haine, jurent d’exterminer Rome. Les traités conclus, la guerre commença. Mithridate fit marcher devant lui les Arméniens, les habitants du Caucase et les Scythes de l’Asie; mais ces masses indisciplinées furent vaincues par Lucullus, et il perdit avec ses conquêtes ses propres États. Revenu à lui-même après le désastre, et se montrant supérieur aux revers de la fortune et à son inexorable destin, il releva encore une fois la question d’Orient et en appela de nouveau au Dieu des batailles. Il réussit pour un jour : ses efforts furent couronnés par des victoires signalées, le Pont rentra sous son obéissance; vainqueur de Lucullus et de Glabrion, il reprit toutes ses conquêtes et étendit même ses frontières. Fatiguée de lutter, Rome envoya contre lui, sinon le plus grand, au moins le plus heureux de ses fils. Rome confia sa fortune à la fortune de Pompée, qui venait de mettre fin à la guerre des pirates. Pompée, qui plus tard devait perdre le monde dans une seule bataille, gagna l’Orient dans une seule bataille, en triomphant de Mithridate dans la grande Arménie.

Vaincu, mais non dompté, Mithridate, seul et proscrit, méditait les plus gigantesques entreprises. Son projet était de passer les Alpes, appuyé sur les Scythes et sur tous les peuples barbares qu’il rencontrerait, pour porter ensuite la guerre, comme Annibal l’avait fait, au cœur de l’Italie et jusqu’aux portes de Rome. Passant à l’exécution, il chargea des hommes en qui il avait confiance de transporter ses filles au pays des Scythes et de les donner en mariage à ceux qui seraient décidés à le servir dans ses projets. Mais il était écrit que Rome triompherait du dernier des grands hommes lancés contre elle par la colère de l’Orient. Abandonné des siens, même de son propre fils, Mithridate, aidé d’un de ses plus fidèles serviteurs, mit fin à ses jours. L’histoire est pleine de héros qui ont dû leur renommée à leurs conquêtes, et qui ont conquis la terre pour agrandir leurs domaines ou pour acquérir un nom immortel; Annibal et Mithridate seuls eurent un autre mobile : seuls ils n’ont combattu ni pour la conquête ni pour la gloire, mais pour la vengeance ; seuls ils doivent à la grandeur de leurs haines la grandeur de leur nom. Il est vrai que ni avant ni après le peuple romain aucun peuple ne fut assez grand pour mériter d’être haï de la sorte.

Un demi-siècle après la guerre contre Mithridate, la plus puissante de toutes les républiques cesse d’exister, et fait place au plus puissant de tous les empires. Auguste monte au Capitole : César, grand invincible et clément, ferme les portes du temple de Janus, et gouverne pacifiquement l’univers presque entier.

Durant cette trêve universelle et cet universel repos, le Sauveur des hommes vient au monde. On eût dit que le monde, averti de sa venue, l’attendait dans un respectueux silence.

 

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