Donoso Cortès – Question D’Orient, Chapitre I

Articles publiés en 1839 dans le journal de Madrid pour le Pilote.

Le monde présente aujourd’hui un spectacle unique dans l’histoire. Nous assistons à la fin de la lutte entre l’Orient et l’Occident, lutte qui a commencé avec le genre humain, qui s’est maintenue vivante durant le cours de tous les âges, qui a eu pour théâtre toutes les zones et toutes les régions, et qui paraissait ne devoir finir qu’à la consommation des temps. Nous assistons aujourd’hui au dénouement du drame prodigieux qui a commencé avec l’homme et avec le monde, dont le théâtre a été aussi vaste que la terre, dont les acteurs ont été aussi divers que les empires et la durée aussi longue que la durée des siècles.

A peine la première aube de l’histoire apparaît-elle à l’horizon, que l’Occident et l’Orient, l’Europe et l’Asie en viennent aux mains. L’Asie est représentée par la cité de Troie, dernier refuge des antiques Pélages, race poursuivie par la colère du ciel, et sur qui devait peser une malédiction terrible, puisque, ayant laissé d’elle des traces profondes dans ses ouvrages cyclopéens, elle occupait à peine un point dans l’espace lorsque les premières pages  des premières histoires furent écrites. Troie était la dernière de ses filles, Hector le dernier de ses héros, Priam le dernier de ses rois. L’Europe était représentée par les anciens Hellènes. Agamemnon était leur premier roi, Achille leur premier héros. L’Europe prit possession des rivages de l’Asie, et la fameuse cité, refuge des Pélages, vit son orgueil abattu, ses murailles rasées, ses héros couchés par terre, ses vierges privés de pères, ses matrones privés de leurs maris, et jusqu’à ses cendres livrées par le vainqueur à tous les vents du ciel. Ainsi la guerre entre l’Occident et l’Orient, qui s’est prolongée jusqu’à nous, ne semble avoir d’autre cause à son origine que les légèretés d’une beauté dont une race maudite et un peuple de pirates se disputaient la possession. Cette race et ce peuple croyaient combattre en leur propre nom pour une femme, et ils combattaient au nom de l’Orient et de l’Occident  pour le sceptre de la civilisation et pour l’empire du monde. L’homme se meut, mais Dieu seul sait pourquoi il se meut, parce que jamais il ne se meut que pour accomplir ses dessins.

La guerre de Troie est suivie d’une longue trêve, pendant laquelle l’Europe et l’Asie, l’Orient et l’Occident, sont le théâtre de grands changements, de grands bouleversements. La Grèce arrive à l’unité par les lois, l’Asie par les conquêtes. Celle-ci se constitue par l’unité matérielle du territoire, celle-là par l’unité de ses institutions. Les Asiatiques cherchent le pouvoir dans l’étendue, les Grecs dans l’intelligence : la Grèce demande en conséquence son unité à ses législateurs, à ses poètes, à ses philosophes; l’Asie la demande à ses grands capitaines.

Homère fonde la nationalité hellénique en chantant dans une langue divine ses divines origines, et en écrivant un livre d’or les annales et les gloires des anciens Hellènes. Les législateurs viennent ensuite et leur apprennent que la liberté, descendue du ciel pour la consolation de l’homme et pour le bonheur du monde, est sœur de la gloire. Les Grecs savent déjà que c’est belle et douce chose de mourir quand on meurt pour la liberté et pour la gloire de la patrie.

Cyrus fonde l’unité de l’Orient. Enfant de la Perse, nation ignorée des hommes et assujettie au joug des Mèdes, il voulut mettre à ses pieds le sceptre de l’Asie. A sa vue les maîtres de l’Asie Mineure reculent, et les foules barbares des Assyriens, dominatrices de l’Orient, se replient. Une seule bataille lui ouvre les portes de Babylone, siège d’un si puissant empire depuis la destruction des murs de la gigantesque cité où s’élevait le trône de Ninus et de Sémiramis, et qu’adorait, sous le nom de Ninive, tout l’Orient prosterné.

Ainsi se forma le grand empire oriental des Perses, dans lequel vinrent se confondre, comme les fleuves dans l’Océan, tous les autres empires. Son unité constitué, l’Orient se souvint de ses querelles anciennes avec les hommes d’Occident; il se souvint de la mort d’Hector et des infortunes de Priam, des lamentations d’Hécube et de l’incendie de Troie. Xerxès couvre l’Hellespont de ses vaisseaux, et le maître de l’Orient présente à l’Occident la mémoire de ses griefs, demandant que désormais il lui rende hommage et tribut. Mais un cri sublime d’indignation s’élève sur les plages sonores de la Grèce contre le barbare insolent qui menaçait la terre et faisait fouetter la mer. La fortune, qui avait été fidèle aux Grecs contre Priam dans les champs de Troie, leur fut fidèle encore contre les Perses sur les flots de Salamine.

A cette époque glorieuse pour les Grecs succède une époque de décomposition sociale, qui devait précéder une organisation plus puissante, une unité plus redoutable. L’unité démocratique devait se décomposer si, non content de repousser l’Orient, l’occident voulait un jour s’ouvrir un passage à travers ses fabuleuses régions et planter ses tentes dans ses vastes domaines. Il arriva alors que les Grecs tournèrent contre eux-mêmes leurs armes fratricides. Sparte tomba sur Athènes, et sa turbulente démocratie se prosterna devant ses trente tyrans. Thèbes tomba sur Sparte, et pour la première fois la cité de Lycurgue vit ses fils vaincus et ses femmes pâles d’effroi. Peu de temps après, Alexandre tombe sur Thèbes et laisse la cité d’Épaminondas veuve. La nouvelle unité de l’Occident jaillit alors du sein même de cette désorganisation sociale. L’Occident avait été représenté par un peuple; au moment de lancer sur l’Orient, comme l’aigle sur sa proie, il est représenté par un homme. L’Occident avait été la Grèce, l’Occident est Alexandre. Il y a un spectacle plus grand que celui d’un peuple vainqueur d’un autre peuple, c’est celui d’un homme dont l’épée atteint aux extrémités opposées de la terre et dont les épaules portent le monde.

Alexandre est le type immortel de tous les conquérants et de tous les héros. En sa personne on retrouve les traits saillants des plus grands capitaines de l’Europe et des plus célèbres conquérants de l’Asie; il est le seul homme qui réunisse en lui tout ce que la civilisation a de grandiose et tout ce que la barbarie a de gigantesque.

Enfant, il s’entretenait sur les bords du Strymon avec Aristote des victoires d’Achille, de l’incendie de Troie et des chants d’Homère. Ainsi le plus grand des philosophes et le premier d’entre les capitaines conversaient sur le plus grand des poètes et méditaient avec lui sur la chute des empires et les vicissitudes du sort, Vainqueur de Thèbes, il respecte la maison et la famille de Pindare. Il traverse l’Hellespont, et, avant de conquérir l’Asie, il visite les ruines silencieuses de Troie, pour répandre des fleurs sur la tombe d’Achille : il lui enviait l’amitié de Patrocle et les chants d’Homère. Ému au nom de Priam, et plein de souvenir de ses infortunes, on le voit verser des larmes sur les ruines d’Ilion. Voilà le capitaine, modèle de tous les capitaines, le type de guerrier civilisateur, le conquérant grand, pieux et clément. Après avoir visité Troie, il passe la Granique et s’empare du centre de l’Asie en trois batailles. Persépolis et Babylone sont à lui, et son empire s’étend jusqu’à l’Inde. Mais, arrivé à cette hauteur où nul homme n’était encore parvenu, sa vue se trouble, son pied chancelle, sa tête est prise de vertige. A l’ivresse du triomphe succède l’ivresse du vin. Celui qui a vaincu le monde ne peut pas se vaincre ; de clément il devient cruel; le héros invaincu n’est plus qu’un odieux tyran. Comme tous les tyrans il prête une oreille attentive aux lugubres prophéties, et celui qui n’a jamais tremblé est assailli de vaines terreurs. Pour les dissiper il fait couler le sang des siens, puis il s’oublie dans de crapuleux festins. Voilà le type de conquérants barbares, pour qui tout ce qui est gigantesque est sublime, pour qui l’extravagance et la grandeur sont une même chose.

L’époque d’Alexandre est remarquable, parce que, l’Asie étant vaincue par l’Europe, l’Orient et l’Occident obéissent pour la première fois à un même maître. Mais cette union, œuvre d’un homme et d’un moment, devait finir avec cet homme et en un jour. A la mort d’Alexandre, ses généraux se partagent ses dépouilles ; la plus grande confusion succède à l’unité la plus prodigieuse. Uti quisque fortior esset, Asiam veluti praedam occupabat. Avant Alexandre la Grèce était une, l’Orient était un. Au temps d’Alexandre une unité plus puissante embrasse dans son sein ces deux grandes unités. Après Alexandre l’unité, qui était son œuvre, cesse d’exister, et les anciennes unités n’étaient déjà plus. Ni la Grèce ni l’Asie n’ont une existence individuelle : l’une et l’autre sont victimes de grandes agitations et de grands bouleversements. Qui rétablira l’unité perdue? Qui sauvera le monde du chaos?

L’œuvre d’Alexandre, qui ne pouvait être continuée par un homme, est continuée par un peuple qui avait grandi lentement et silencieusement, ignoré du monde, et à qui des prophéties, contemporaines des siècles fabuleux, avaient promis la domination de la terre : ce peuple était le peuple romain, le plus grand entre tous les peuples, comme Alexandre avait été le plus grand entre tous les hommes. L’histoire de ses actions peut s’appeler l’histoire de ses prodiges.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s