Juan Donoso Cortès – Question D’Orient

I

Articles publiés en 1839 dans le journal de Madrid pour le Pilote.

Le monde présente aujourd’hui un spectacle unique dans l’histoire. Nous assistons à la fin de la lutte entre l’Orient et l’Occident, lutte qui a commencé avec le genre humain, qui s’est maintenue vivante durant le cours de tous les âges, qui a eu pour théâtre toutes les zones et toutes les régions, et qui paraissait ne devoir finir qu’à la consommation des temps. Nous assistons aujourd’hui au dénouement du drame prodigieux qui a commencé avec l’homme et avec le monde, dont le théâtre a été aussi vaste que la terre, dont les acteurs ont été aussi divers que les empires et la durée aussi longue que la durée des siècles.

A peine la première aube de l’histoire apparaît-elle à l’horizon, que l’Occident et l’Orient, l’Europe et l’Asie en viennent aux mains. L’Asie est représentée par la cité de Troie, dernier refuge des antiques Pélages, race poursuivie par la colère du ciel, et sur qui devait peser une malédiction terrible, puisque, ayant laissé d’elle des traces profondes dans ses ouvrages cyclopéens, elle occupait à peine un point dans l’espace lorsque les premières pages  des premières histoires furent écrites. Troie était la dernière de ses filles, Hector le dernier de ses héros, Priam le dernier de ses rois. L’Europe était représentée par les anciens Hellènes. Agamemnon était leur premier roi, Achille leur premier héros. L’Europe prit possession des rivages de l’Asie, et la fameuse cité, refuge des Pélages, vit son orgueil abattu, ses murailles rasées, ses héros couchés par terre, ses vierges privés de pères, ses matrones privés de leurs maris, et jusqu’à ses cendres livrées par le vainqueur à tous les vents du ciel. Ainsi la guerre entre l’Occident et l’Orient, qui s’est prolongée jusqu’à nous, ne semble avoir d’autre cause à son origine que les légèretés d’une beauté dont une race maudite et un peuple de pirates se disputaient la possession. Cette race et ce peuple croyaient combattre en leur propre nom pour une femme, et ils combattaient au nom de l’Orient et de l’Occident  pour le sceptre de la civilisation et pour l’empire du monde. L’homme se meut, mais Dieu seul sait pourquoi il se meut, parce que jamais il ne se meut que pour accomplir ses dessins.

La guerre de Troie est suivie d’une longue trêve, pendant laquelle l’Europe et l’Asie, l’Orient et l’Occident, sont le théâtre de grands changements, de grands bouleversements. La Grèce arrive à l’unité par les lois, l’Asie par les conquêtes. Celle-ci se constitue par l’unité matérielle du territoire, celle-là par l’unité de ses institutions. Les Asiatiques cherchent le pouvoir dans l’étendue, les Grecs dans l’intelligence : la Grèce demande en conséquence son unité à ses législateurs, à ses poètes, à ses philosophes; l’Asie la demande à ses grands capitaines.

Homère fonde la nationalité hellénique en chantant dans une langue divine ses divines origines, et en écrivant un livre d’or les annales et les gloires des anciens Hellènes. Les législateurs viennent ensuite et leur apprennent que la liberté, descendue du ciel pour la consolation de l’homme et pour le bonheur du monde, est sœur de la gloire. Les Grecs savent déjà que c’est belle et douce chose de mourir quand on meurt pour la liberté et pour la gloire de la patrie.

Cyrus fonde l’unité de l’Orient. Enfant de la Perse, nation ignorée des hommes et assujettie au joug des Mèdes, il voulut mettre à ses pieds le sceptre de l’Asie. A sa vue les maîtres de l’Asie Mineure reculent, et les foules barbares des Assyriens, dominatrices de l’Orient, se replient. Une seule bataille lui ouvre les portes de Babylone, siège d’un si puissant empire depuis la destruction des murs de la gigantesque cité où s’élevait le trône de Ninus et de Sémiramis, et qu’adorait, sous le nom de Ninive, tout l’Orient prosterné.

Ainsi se forma le grand empire oriental des Perses, dans lequel vinrent se confondre, comme les fleuves dans l’Océan, tous les autres empires. Son unité constitué, l’Orient se souvint de ses querelles anciennes avec les hommes d’Occident; il se souvint de la mort d’Hector et des infortunes de Priam, des lamentations d’Hécube et de l’incendie de Troie. Xerxès couvre l’Hellespont de ses vaisseaux, et le maître de l’Orient présente à l’Occident la mémoire de ses griefs, demandant que désormais il lui rende hommage et tribut. Mais un cri sublime d’indignation s’élève sur les plages sonores de la Grèce contre le barbare insolent qui menaçait la terre et faisait fouetter la mer. La fortune, qui avait été fidèle aux Grecs contre Priam dans les champs de Troie, leur fut fidèle encore contre les Perses sur les flots de Salamine.

A cette époque glorieuse pour les Grecs succède une époque de décomposition sociale, qui devait précéder une organisation plus puissante, une unité plus redoutable. L’unité démocratique devait se décomposer si, non content de repousser l’Orient, l’occident voulait un jour s’ouvrir un passage à travers ses fabuleuses régions et planter ses tentes dans ses vastes domaines. Il arriva alors que les Grecs tournèrent contre eux-mêmes leurs armes fratricides. Sparte tomba sur Athènes, et sa turbulente démocratie se prosterna devant ses trente tyrans. Thèbes tomba sur Sparte, et pour la première fois la cité de Lycurgue vit ses fils vaincus et ses femmes pâles d’effroi. Peu de temps après, Alexandre tombe sur Thèbes et laisse la cité d’Épaminondas veuve. La nouvelle unité de l’Occident jaillit alors du sein même de cette désorganisation sociale. L’Occident avait été représenté par un peuple; au moment de lancer sur l’Orient, comme l’aigle sur sa proie, il est représenté par un homme. L’Occident avait été la Grèce, l’Occident est Alexandre. Il y a un spectacle plus grand que celui d’un peuple vainqueur d’un autre peuple, c’est celui d’un homme dont l’épée atteint aux extrémités opposées de la terre et dont les épaules portent le monde.

Alexandre est le type immortel de tous les conquérants et de tous les héros. En sa personne on retrouve les traits saillants des plus grands capitaines de l’Europe et des plus célèbres conquérants de l’Asie; il est le seul homme qui réunisse en lui tout ce que la civilisation a de grandiose et tout ce que la barbarie a de gigantesque.

Enfant, il s’entretenait sur les bords du Strymon avec Aristote des victoires d’Achille, de l’incendie de Troie et des chants d’Homère. Ainsi le plus grand des philosophes et le premier d’entre les capitaines conversaient sur le plus grand des poètes et méditaient avec lui sur la chute des empires et les vicissitudes du sort, Vainqueur de Thèbes, il respecte la maison et la famille de Pindare. Il traverse l’Hellespont, et, avant de conquérir l’Asie, il visite les ruines silencieuses de Troie, pour répandre des fleurs sur la tombe d’Achille : il lui enviait l’amitié de Patrocle et les chants d’Homère. Ému au nom de Priam, et plein de souvenir de ses infortunes, on le voit verser des larmes sur les ruines d’Ilion. Voilà le capitaine, modèle de tous les capitaines, le type de guerrier civilisateur, le conquérant grand, pieux et clément. Après avoir visité Troie, il passe la Granique et s’empare du centre de l’Asie en trois batailles. Persépolis et Babylone sont à lui, et son empire s’étend jusqu’à l’Inde. Mais, arrivé à cette hauteur où nul homme n’était encore parvenu, sa vue se trouble, son pied chancelle, sa tête est prise de vertige. A l’ivresse du triomphe succède l’ivresse du vin. Celui qui a vaincu le monde ne peut pas se vaincre ; de clément il devient cruel; le héros invaincu n’est plus qu’un odieux tyran. Comme tous les tyrans il prête une oreille attentive aux lugubres prophéties, et celui qui n’a jamais tremblé est assailli de vaines terreurs. Pour les dissiper il fait couler le sang des siens, puis il s’oublie dans de crapuleux festins. Voilà le type de conquérants barbares, pour qui tout ce qui est gigantesque est sublime, pour qui l’extravagance et la grandeur sont une même chose.

L’époque d’Alexandre est remarquable, parce que, l’Asie étant vaincue par l’Europe, l’Orient et l’Occident obéissent pour la première fois à un même maître. Mais cette union, œuvre d’un homme et d’un moment, devait finir avec cet homme et en un jour. A la mort d’Alexandre, ses généraux se partagent ses dépouilles ; la plus grande confusion succède à l’unité la plus prodigieuse. Uti quisque fortior esset, Asiam veluti praedam occupabat. Avant Alexandre la Grèce était une, l’Orient était un. Au temps d’Alexandre une unité plus puissante embrasse dans son sein ces deux grandes unités. Après Alexandre l’unité, qui était son œuvre, cesse d’exister, et les anciennes unités n’étaient déjà plus. Ni la Grèce ni l’Asie n’ont une existence individuelle : l’une et l’autre sont victimes de grandes agitations et de grands bouleversements. Qui rétablira l’unité perdue? Qui sauvera le monde du chaos?

L’œuvre d’Alexandre, qui ne pouvait être continuée par un homme, est continuée par un peuple qui avait grandi lentement et silencieusement, ignoré du monde, et à qui des prophéties, contemporaines des siècles fabuleux, avaient promis la domination de la terre : ce peuple était le peuple romain, le plus grand entre tous les peuples, comme Alexandre avait été le plus grand entre tous les hommes. L’histoire de ses actions peut s’appeler l’histoire de ses prodiges.

II

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Toute société fondée sur un faux principe périt par l’action de ce même principe. Œuvre de ses capitaines, l’unité de l’Orient reposait sur le principe de la force ; œuvre de ses législateurs et de ses philosophes, l’unité de l’Occident reposait sur le principe de ses institutions et de ses lois. A la mort d’Alexandre, ces deux unités se décomposèrent : l’Orient, privé de grand capitaine, devint la proie de généraux ambitieux, et l’Occident, privé de ses immortels philosophes et de ses grands législateurs, était livré à la merci de misérables sophistes. L’Orient voulait asservir le monde au nom de son pouvoir; l’Occident, au nom de son génie. Celui-ci perdit le sceptre du monde par l’abus de son génie, celui-là par l’abus de sa force. L’empire colossal d’Alexandre, perdant son unité, se divisa en fragments nombreux. Il y eut alors un royaume de Macédoine, des royaumes d’Arménie, de Cappadoce, de Pont, de Pergame et de Bithynie. Les plus florissants à cette première époque furent : celui d’Égypte, fondé par Ptolémée, fils de Lagus, d’où vinrent les Lagides, et celui de Syrie, fondé par Séleucus, d’où vinrent les Séleucides. Quant aux Grecs, esclaves des rois de Macédoine depuis Philippe, ils ne conservaient plus qu’un vain souvenir et une vaine ombre de leur liberté passée, dans la dernière et la plus fameuse de leurs ligues, la ligue achéenne.

Tandis que la Grèce et l’Orient étaient la proie d’une décomposition sociale, Rome achevait sa laborieuse conquête de l’Italie. La possession de cette péninsule coûta quatre cent quatre-vingts années d’efforts et de fatigues à Rome, qui devait dominer le monde du haut de ses sept collines. La durée de la vie se mesure par la durée de l’enfance : l’enfance de Rome se prolongea ; Rome devait conquérir à la sueur de son front une renommée sans égale et s’entendre appeler la cité éternelle par la foule des peuples tremblants à ses pieds et se demandant si le bras qui portait ainsi depuis tant de siècles le poids de l’univers était un bras mortel. En ce temps-là, Carthage, colonie asiatique fondée depuis de longue années sur les côtes d’Afrique, avait, comme jadis la fameuse ville d’Orient, sa métropole, le sceptre des mers. Rome, la nouvelle métropole de l’Occident, se trouva en présence de l’antique colonie d’Asie. Leur lutte fut une lutte de géants. Vaincue en Sardaigne et en Sicile, Carthage envoie le plus grand de ses fils chercher Rome à Rome. Annibal la trouva et la vainquit. La cité vaincue profite de l’exemple, et, malgré ses blessures encore saignantes, entraînée par Scipion, elle demande compte à l’Afrique des victoires remportées par son grand capitaine. Scipion demeure vainqueur, et la colonie d’Asie rend hommage et tribut à la métropole d’Occident. Annibal cherche sa vengeance; il parcourt les régions les plus éloignées, excitant contre Rome les peuples et les rois. Sa voix est entendue de l’Orient, qui, reconnaissant dans Rome la métropole des peuples occidentaux, se rappelle ses malheurs passés et sent revivre une haine mal éteinte.

La question de l’Orient et de l’Occident se présente de nouveau. Antiochus le Grand, roi de Syrie, tourne ses armes contre Rome. Mais Rome, alors en paisible possession de l’Italie, de la Sardaigne, de la Sicile et de Corfou, victorieuse des Carthaginois, des Ibères et des Macédoniens, protectrice, et partant maîtresse de la Grèce, apparaissait déjà comme une mer qui s’étend dans toutes les régions et semble ne devoir s’arrêter qu’aux bornes du monde. Antiochus est vaincu par les légions romaines, et, peu après, comme pour montrer que Rome abattrait toute cité assez orgueilleuse pour se poser en rivale, ces mêmes légions détruisaient les illustres murailles de Carthage et les glorieux murs de Corinthe.

Mais Rome avait à peine assis sa domination sur l’Orient, que Mithridate s’élance du Pont et Annibal de l’Asie pour lui disputer sa proie. A la voix de ces deux grands capitaines s’émurent non-seulement les populations asiatiques, impatientes du joug de l’Occident, mais encore les multitudes des Sarmates, des Scythes et des races qui errent sur les bords du Tanaïs et du Danube. Depuis le jour où Annibal, vainqueur à Cannes, se présenta devant ses portes, jamais jour aussi triste, aussi sombre ne s’était levé sur Rome. Tout l’Orient se rangeait sous les glorieux étendards de Mithridate. Les peuples lui donnaient les titres de père, de vainqueur, de roi; et, ne trouvant pas dans l’histoire un nom à égaler au sien, ils en cherchaient un dans la Fable, le comparant à Bacchus, père de la civilisation et conquérant de l’Inde. Mithridate fut déclaré ennemi du peuple romain, Rome, pour subvenir aux dépenses de la guerre nouvelle qu’elle allait soutenir pour ses possessions de l’Orient, dut prendre les objets précieux consacrés par Numa dans les temples des dieux. Cependant Mithridate, féroce comme un barbare, décréta la mort de tous les Romains des cités grecques et l’Asie ; et cette sentence, exécutée par les naturels du pays, le même jour, à la même heure, fit tomber sous le coup des passions populaires plus de cent mille victimes. Le sénat chargea Sylla de sauver sa gloire, et le plus grand homme de l’Occident alla se mesurer avec le plus grand homme de l’Orient, pour trancher la question de la domination universelle, toujours posée, jamais résolue. Les champs de Chéronée furent témoins du triomphe de Rome sur les masses de l’Orient. Ces mêmes champs avaient vu, deux siècles auparavant, le triomphe des Macédoniens, et étaient devenus le vaste tombeau de la liberté et de l’indépendance des Grecs.

Obligé d’accepter la paix, Mithridate ne s’en servit que pour se préparer de nouveau à la guerre. Non content de lancer sur Rome tous les peuples de l’Orient, l’illustre barbare promena ses regards sur le monde pour y découvrir de nouveaux ennemis au peuple romain. Il en trouva jusque chez les peuples les plus éloignés. Sertorius, ne pouvant souffrir l’omnipotence de Pompée, luttait alors, dans la péninsule ibérienne, contre la république. Le roi de l’Orient entre en traité et en alliance avec le rebelle de l’Occident; et tous deux, unis par la haine, jurent d’exterminer Rome. Les traités conclus, la guerre commença. Mithridate fit marcher devant lui les Arméniens, les habitants du Caucase et les Scythes de l’Asie; mais ces masses indisciplinées furent vaincues par Lucullus, et il perdit avec ses conquêtes ses propres États. Revenu à lui-même après le désastre, et se montrant supérieur aux revers de la fortune et à son inexorable destin, il releva encore une fois la question d’Orient et en appela de nouveau au Dieu des batailles. Il réussit pour un jour : ses efforts furent couronnés par des victoires signalées, le Pont rentra sous son obéissance; vainqueur de Lucullus et de Glabrion, il reprit toutes ses conquêtes et étendit même ses frontières. Fatiguée de lutter, Rome envoya contre lui, sinon le plus grand, au moins le plus heureux de ses fils. Rome confia sa fortune à la fortune de Pompée, qui venait de mettre fin à la guerre des pirates. Pompée, qui plus tard devait perdre le monde dans une seule bataille, gagna l’Orient dans une seule bataille, en triomphant de Mithridate dans la grande Arménie.

Vaincu, mais non dompté, Mithridate, seul et proscrit, méditait les plus gigantesques entreprises. Son projet était de passer les Alpes, appuyé sur les Scythes et sur tous les peuples barbares qu’il rencontrerait, pour porter ensuite la guerre, comme Annibal l’avait fait, au cœur de l’Italie et jusqu’aux portes de Rome. Passant à l’exécution, il chargea des hommes en qui il avait confiance de transporter ses filles au pays des Scythes et de les donner en mariage à ceux qui seraient décidés à le servir dans ses projets. Mais il était écrit que Rome triompherait du dernier des grands hommes lancés contre elle par la colère de l’Orient. Abandonné des siens, même de son propre fils, Mithridate, aidé d’un de ses plus fidèles serviteurs, mit fin à ses jours. L’histoire est pleine de héros qui ont dû leur renommée à leurs conquêtes, et qui ont conquis la terre pour agrandir leurs domaines ou pour acquérir un nom immortel; Annibal et Mithridate seuls eurent un autre mobile : seuls ils n’ont combattu ni pour la conquête ni pour la gloire, mais pour la vengeance ; seuls ils doivent à la grandeur de leurs haines la grandeur de leur nom. Il est vrai que ni avant ni après le peuple romain aucun peuple ne fut assez grand pour mériter d’être haï de la sorte.

Un demi-siècle après la guerre contre Mithridate, la plus puissante de toutes les républiques cesse d’exister, et fait place au plus puissant de tous les empires. Auguste monte au Capitole : César, grand invincible et clément, ferme les portes du temple de Janus, et gouverne pacifiquement l’univers presque entier.

Durant cette trêve universelle et cet universel repos, le Sauveur des hommes vient au monde. On eût dit que le monde, averti de sa venue, l’attendait dans un respectueux silence.

III

Raffaello Sanzio, "Platone e Aristotele", 1511 ca.
Raffaello Sanzio, « Platone e Aristotele », 1511 ca.

Avant de poursuivre le récit des vicissitudes de la lutte entre l’Orient et l’Occident, il me semble nécessaire d’entrer dans quelques explications sur le sens philosophique de cette lutte qui est un fait constant et universel dans l’histoire.

La lutte entre l’Orient et l’Occident est un fait identique par sa nature à la lutte entre les différentes nations. La lutte entre les diverses nations est un fait identique par sa nature à la lutte entre les différentes tribus; et la lutte entre les différentes tribus est un fait identique par sa nature à la lutte entre les différentes familles. Tous ces faits ont une origine commune, signifient la même chose et produisent le même résultat.

Ils ont une origine commune, qui est dans l’unité de la nature humaine. Les familles, se reconnaissant identiques entre elles, cherchent à se grouper; et leur réunion donne naissance à la tribu. Les tribus, se reconnaissant identiques entre elles, cherchent à se grouper; et leur réunion donne naissance aux peuples. Les peuples, se reconnaissant identiques entre eux, cherchent à se grouper; et leurs réunions tirent leurs noms des grandes divisions géographiques du globe. Ainsi la réunion des peuples orientaux produit l’unité de l’Orient; celle des Occidentaux, l’unité de l’Occident; celle des Septentrionaux, l’unité du Septentrion; celle des Méridionaux, l’unité du Midi. Les peuples de l’Orient, ceux de l’Occident, ceux du Nord et ceux du Midi se reconnaissent identiques entre eux et cherchent à se grouper. Leur réunion sera le dernier terme de toutes réunions historiques; et le monde y marche.

Tous ces faits signifient une même chose : ils signifient que, si les familles, les tribus et les nations s’acheminent à un même terme, elles s’y acheminent par une même voie, par la guerre. L’unité du moyen, proportionné à l’unité de la fin, s’explique, comme elle, par l’unité de la nature de l’homme. Partout où il y a réunion d’hommes, de familles, de tribus ou de peuples, il y a nécessairement un certain ordre hiérarchique, sans lequel les associations humaines ne peuvent exister. Cet ordre suppose l’existence d’un souverain et d’un sujet, lesquels, dans toute association, sont les deux seules personnes sociales. Où il y a un souverain et un sujet, il y a une société, même quand cette société a pour limites le foyer de la famille.

Dans les réunions où il n’y a ni souverain ni sujet, il n’y a pas de société, quand même la réunion s’étendrait jusqu’aux limites de la terre. Cela étant, dès que plusieurs familles se réunissent pour former une tribu, elles ne peuvent se constituer en cette sorte d’association sans que l’une de ces familles prévale sur les autres, c’est-à-dire soit souveraine. Cela étant, dès que plusieurs tribus veulent se réunir pour former le peuple, elles ne peuvent se constituer en cette sorte d’association sans que l’une de ces tribus prévale sur les autres, c’est-à-dire soit souveraine. Cela étant, dès que plusieurs peuples cherchent à se réunir pour former une des grandes divisions du globe, ils ne peuvent se constituer en cette sorte d’association sans que l’un de ces peuples prévale sur les autres, c’est-à-dire soit souverain. Enfin, cela étant, dès que les différents peuples qui habitent les différentes zones de la terre cherchent à se réunir pour former la grande association humaine, terme de toutes ces associations progressives, ils ne peuvent se constituer en cette sorte d’association sans que l’une de ces zones prévale sur les autres, c’est-à-dire sans que l’une de ces zones s’assoie sur le trône du monde.

Ainsi le contact des familles, des tribus et des nations entre elles, en soulevant une question d’association, soulève nécessairement une question de souveraineté. Or une question de souveraineté ne peut se résoudre que par la guerre; la guerre est donc le moyen universel des associations humaines. Du reste, le mot guerre, est pris ici dans acception philosophique, c’est-à-dire dans son sens le plus étendu. En me servant de ce mot, je ne veux pas seulement désigner la lutte entre les forces physiques, mais encore entre les forces morales, intellectuelles et industrielles des nations. Il y a certaine époque dans l’histoire où la souveraineté appartient au peuple le plus fort : alors la question de la souveraineté se décide sur les champs de bataille, par la guerre entre les armées. Il y a une autre époque où la souveraineté appartient au peuple le plus civilisé : alors la question se décide par la guerre entre les différentes civilisations du monde. Il y a une troisième époque, enfin, où la souveraineté appartient au peuple le plus industrieux : alors la question de la souveraineté se décide par la guerre entre les diverses industries rivales.

Tous ces faits produisent le même résultat, parce que tous avancent l’œuvre immense de la civilisation, dans la prolongation des siècles.

L’universalité et la permanence de la lutte entre l’Orient et l’Occident étant expliquée par cette aspiration universelle et constante de toutes les sociétés à se constituer en centre de l’unité du genre humain, obéissant en cela aux desseins de la Providence et aux lois éternelles de l’histoire, il est temps d’exposer quelques considérations, qui me paraissent essentielles, sur le caractère spécial de cette lutte que nous avons vue naître et dont nous avons suivi les phases jusqu’aux temps d’Auguste, maître de presque toutes les régions de la terre. Ces considérations feront facilement entendre combien est certaine l’existence d’une intelligence supérieure qui dirige et ordonne les événements humains. Sans l’existence de cette intelligence supérieure, qui tombe sous le domaine de l’entendement et sous le domaine des sens, qui est proclamée par la saison et attestée par l’histoire, ni l’histoire, ni la société, ni l’homme, ne sauraient s’expliquer.

A toutes les grandes époques historiques, l’Orient et l’Occident n’en sont pas venus aux mains en leur propre nom, mais au nom de certains principes dont ils ont toujours été les légitimes représentants. L’Orient et l’Occident ont toujours résolu d’une manière différente, pour ne pas dire contraire, toutes les grandes questions qui occupent l’humanité dans tous les siècles. Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de jeter les yeux, d’un côté sur l’Europe, de l’autre sur l’Asie; ou, si l’on veut, d’un côté sur la Grèce, de l’autre sur l’Inde.

Sur tous les points du globe il y a eu lutte, et lutte acharnée entre la nature physique et la volonté humaine, puisque l’homme n’a pu s’empare de la terre qu’après avoir triomphé des monstres qui l’habitaient, des forêts qui la couvraient, des mers qui l’emprisonnaient dans leur vaste ceinture. Cette lutte entre l’homme et la nature, entre les éléments et l’homme, est consignée dans toutes les traditions des peuples primitifs. Pour remonter jusqu’à l’origine de ces traditions universelles, mais mystérieuses, il faudrait franchir les confins de l’histoire et pénétrer dans ceux de la Fable. Qu’est-ce qu’Hercule luttant contre les monstres, sinon la personnification de cette lutte de l’homme avec la nature et avec les éléments ? Et cette personnification, qu’est-ce autre chose que le souvenir vague, traditionnel, de cette lutte en un âge primitif ? Ce personnage fabuleux connu sous le nom d’Hercule, qu’on le remarque bien, c’est un personnage que tous les peuples réclament : preuve évidente, selon moi, qu’il est le symbole d’un fait universel et la personnification d’une époque commune à toutes les nations.

L’Européen, assurément, est sorti vainqueur de cette lutte, mais l’Asiatique en est sorti vaincu; car, aujourd’hui encore, l’homme de l’Europe respire libre sur la terre soumis à sa volonté domptée, tandis que l’Asiatique est comme étouffé au sein d’une atmosphère  qui l’énerve, au milieu d’une végétation si colossale, qu’elle l’écrase. Dans l’Inde, l’homme est petit en présence de la nature. En Europe, la nature est petite en présence de l’homme. L’Asiatique a la conscience de sa défaite et de sa faiblesse; l’Européen a la conscience de sa victoire et de sa force. De là naissent toutes les différences qui se remarquent entre leurs croyances politiques et religieuses.

Pour l’Asiatique, Dieu est la nature, la nature est Dieu, parce que, pour l’Asiatique, la nature est l’ensemble de toutes les forces existantes et de toutes les forces possibles. Faut-il s’étonner que l’homme accorde les attributs de la toute-puissance à ce qui l’a toujours vaincu, à ce qu’il n’a jamais pu vaincre ?

Pour l’Asiatique, l’homme est un être dont la volonté est esclave de Dieu, c’est-à-dire, à son sens, esclave de la force. Quoi d’étonnant que l’homme nie la liberté quand sa volonté a toujours été vaincue ?

Ainsi le panthéisme est sa religion, et le fatalisme est son dogme.

L’Asiatique a formé la société à l’image de son Dieu, après avoir fait son Dieu à l’image de la nature.

Pour l’Asiatique, le souverain, c’est le plus fort. Si la force est pour lui l’attribut de la divinité, qu’y a-t-il d’étonnant que la force soit pour lui l’attribut de la souveraineté ?

L’Asiatique adore comme un dieu celui qui lui commande. Si la force constitue la divinité, qu’y a-t-il d’étonnant qu’il adore comme une divinité celui qui est fort ?

Aussi le despotisme est-il la seule forme de gouvernement qu’il conçoive, et l’obéissance passive le seul dogme politique qu’on l’entende proclamer.

Pour les Européens, la nature, qui est l’ensemble de toutes les forces matérielles, est esclave; rien d’étonnant qu’ils regardent ainsi celle qu’ils ont soumise.

Pour Européens, la divinité n’est ni une force matérielle, ni une somme de forces matérielles, mais une intelligence incréée, un pur esprit; rien d’étonnant qu’ils reconnaissent, comme attribut de la divinité, l’intelligence suprême, lorsque, avec leur intelligence bornée, ils ont pu dompter toutes les forces matérielles.

Pour les Européens, la liberté de l’homme coexiste avec la Providence divine. Comment l’homme nierait-il sa liberté, là où tout succombe devant cette liberté, là où la nature domptée l’appelle son maître et, prosternée à ses pieds, chante ses triomphes ?

Le spiritualisme est donc le fondement de la religion de l’Européen, et la liberté humaine le premier de ses dogmes.

L’Européen ne peut pas reconnaître dans la force matérielle l’attribut de la souveraineté. Comment reconnaîtrait-il pour maîtresse celle qui est son esclave ? Celui qui n’a rendu ni tribut ni hommage aux forces de la nature pourrait-il, par hasard, en rendre à la force matérielle des tyrans ? Toujours prêt à se soulever contre la tyrannie de la nature, il est prêt aussi à se soulever contre la tyrannie des hommes.

L’Européen obéit aux pouvoirs légitimes, c’est-à-dire aux pouvoirs sanctionnés par la raison et par le temps; mais, en leur obéissant, il ne les adore pas, il n’abdique pas sa liberté. Ses adorations sont réservées à Dieu. Quant à sa liberté, comment la sacrifierait-il sur les autels des hommes, quand il ne la sacrifie pas sur les autels du Très-Haut ?

Ainsi, en Europe, l’homme est spiritualiste et libre; en Asie, matérialiste et esclave.

La lutte entre l’Orient et l’Occident a pour objet providentiel de résoudre la question de savoir si l’homme doit élever des autels à l’esprit ou à la matière, à la liberté ou au destin. Pour se convaincre de cette vérité, il suffira de remarquer que tous les conquérants de l’Orient ont cherché leur point d’appui dans le nombre, c’est-à-dire dans la force matérielle de leurs armées; tandis que les capitaines de l’Occident l’ont cherché dans la discipline, c’est-à-dire dans la force morale de leurs légions. Qui ne voit pas ici la lutte entre les forces physiques et les forces intellectuelles, entre la matière et l’esprit, entre les forces de la nature et l’intelligence de l’homme ? Celui qui ne voit pas dans la lutte de ces armées la lutte de ces principes ignorera toujours que les principes expliquent les faits, que la philosophie explique l’histoire.

IV

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Entre la conquête de l’Orient par Rome et la conquête de l’Orient par Alexandre, il y a quelque ressemblance; mais il y a aussi des différences essentielles que je crois nécessaire de signaler, à cause de la lumière qu’elles répandent sur les diverses phases que présente la question d’Orient dans le progrès de la civilisation et dans le cours des siècles.

La destinée de l’Orient était d’être vaincu par l’Occident, parce qu’il est écrit que la matière doit obéir à l’esprit, la force à la raison; que le nombre ne doit pas l’emporter sur la discipline, que les forces matérielles doivent obéir aux forces intellectuelles, et que le destin, cette divinité aveugle de l’Orient, ne peut asseoir sa domination sur la terre, domaine concédé de Dieu à la liberté humaine. Mais ce grand événement, qui a tenu les nations dans l’attente, devait être soumis, comme tous les événements humains, à la loi providentielle de l’histoire. En vertu de cette loi, l’humanité marche; comme elle doit toujours marcher sans se reposer jamais, et, comme son chemin est rude et scabreux, ses pas sont mesurés et lents. L’homme se hâte, parce qu’une voix intérieure lui dit qu’il n’est pas maître de l’heure qui passe et lui échappe; mais pourquoi le genre humain se hâterait-il ? il a devant lui l’océan des temps, et les frontières de l’éternité sont ses seules limites.

L’Occident devait être vainqueur de l’Orient au temps d’Alexandre, parce que la culture intellectuelle de la Grèce était un progrès, comparée au matérialisme grossier des peuples asiatiques; et l’humanité, alors comme aujourd’hui et toujours, devait marcher à la conquête de ses glorieuses destinées par la voie du progrès : mais la victoire de la Grèce sur l’Asie ne pouvait être définitive, parce que la civilisation de la Grèce n’était pas non plus définitive. Une victoire définitive ne pouvait être le résultat que d’une civilisation complète. Néanmoins les conquêtes du généralissime des Grecs ne furent pas stériles. Elles mirent fin à l’empire colossal qui était passé des Assyriens aux Mèdes, et des Mèdes aux Perses. L’Asie perdit ainsi la force que lui donnait son étendue, et sans laquelle elle ne pouvait résister à la civilisation de l’Occident. D’un autre côté, les Grecs du temps d’Alexandre, comme les Français du temps de Napoléon, en se répandant par le monde, jetaient et laissaient partout la semence de leurs idées. L’Asie, mise ainsi en contact avec l’Europe, perdit donc en même temps son unité matérielle et son unité morale; son territoire fut fractionné, ses mœurs furent altérées.

La civilisation romaine fut un vrai progrès, comparée à la civilisation grecque. Son organisation politique était plus robuste, son organisation sociale plus puissante, son unité territoriale plus grande, ses lois plus sages, ses hommes d’État plus prévoyants et plus prudents. Ceux qui, en matière de civilisation, donnent la palme aux Grecs sur les Romains, confondent civilisation avec la culture. La culture est la civilisation propre d’un peuple de poètes et d’artistes. La civilisation est la culture propre d’un peuple qui s’occupe de résoudre de graves problèmes politiques et sociaux. La culture est la civilisation d’un peuple en son enfance, la civilisation est la culture d’un peuple déjà adulte et occupé de pensées viriles.

Il y a donc entre la conquête de l’Orient par Alexandre et la conquête de l’Orient par Rome cette notable différence, que, dans l’intervalle qui les sépare, la civilisation des peuples occidentaux avait grandi, et la civilisation des peuples orientaux, diminué. La première avait marché en un progrès constant; la seconde, en une constante décadence. Cela explique pourquoi la conquête de l’Orient par les Romains fut plus facile et plus solide que la conquête de l’Orient par les Grecs.

Néanmoins la conquête de Rome ne pouvait pas être définitive, parce que sa civilisation, bien que plus avancée que celle des Grecs, n’était pas non plus définitive. Lorsqu’elle fut maîtresse de la terre, lorsqu’elle eut attaché le monde au Capitole, Rome ne put soutenir le poids de ses trophées. Ses épaules n’étaient pas assez fortes pour porter le monde, ni ses mains assez puissantes pour tenir le sceptre des nations. Elle abdique alors en faveur des Césars dont elle fut l’esclave, puis la courtisane. Les historiens distinguent trois époques dans l’histoire de l’empire : celle de son agrandissement et de sa gloire, celle de son déclin et de sa honte, celle de son agonie et de sa mort. Cette division, considérée sous un certain point de vue, est arbitraire. L’histoire de la république est l’histoire du progrès; l’histoire de l’empire est l’histoire de la décadence de Rome. Lorsque la république disparut, Rome avait perdu ses mœurs dans les discordes civiles, qui furent toujours la source non seulement de grands désastres, mais encore d’une grande démoralisation, et ses idées étaient profondément altérées par le progrès de la philosophie matérialiste d’Épicure. Maîtresse du monde dès le temps de Sylla, ses croyances religieuses se corrompirent comme ses idées et ses mœurs, et on la vit accueillir avec des fêtes et des honneurs divins tous les dieux inconnus de toutes les nations : ses temples, jusque-là consacrés aux dieux sévères de l’Étrurie, devinrent d’immenses panthéons. Avec ses mœurs, ses idées, sa religion, elle perdit aussi les magnifiques institutions qui en étaient l’expression et le résultat. Le pouvoir monarchique et le pouvoir républicain peuvent être légitimes, parce qu’ils peuvent s’associer à l’idée du droit. Mais le pouvoir des empereurs, soutenu par les prétoriens et sorti tout armé du prétoire, comme Minerve de la tête de Jupiter, était absolument dépouillé de tout caractère de légitimité : fait monstrueux, monstrueux produit de la force. Aussitôt que Rome se soumit à ce fait, la sainte notion du pouvoir politique et social disparut des sociétés humaines. Un empereur n’était ni un roi, ni un consul, ni un dieu, ni un homme; en montant au Capitoles, il ne revêtait pas assurément la divinité, et il achevait de perdre ce qu’il avait d’humain. Dès que leur pied touchait les degrés du trône, ces fils du hasard et de la fortune se sentaient pris de vertige et frappés de démence. Rome alors était une vile courtisane qui se vendait et qui s’achetait. Son sceptre et sa couronne étaient sur le marché; les prétoriens étaient les vendeurs; les Syriens, les Arabes et les Goths furent les acquéreurs. Il n’est pas de peuple barbare qui n’ait envoyé quelqu’un de ses fils mettre le pied sur le cou de cette Rome jadis si redoutée, et alors la fable et le jouet des nations.

Rome, ne pouvant supporter le poids de l’univers, partagea l’empire en deux : il y eut deux Romes et deux empires, la Rome orientale et la Rome occidentale, l’empire d’Orient et l’empire d’Occident; mais cela ne lui servit de rien; elle ne put conserver sa domination, elle ne sut pas même défendre ses frontières. Dieu déchaîna contre elle les flots de sa colère, et confia le ministère de sa vengeance à des peuples sans nom, partis du pôle pour laver dans les torrents de sang les immondices de cette ville de prostitution, devenue le cloaque du monde.

Une nouvelle aurore commence à poindre dans l’obscurité, un nouveau soleil brille sur l’horizon. L’Orient ne s’était soumis définitivement ni à l’épée d’Alexandre ni à l’épée de Rome : ces deux épées appartenaient à deux peuples dont les civilisations, purement nationales, et dès lors imparfaites, devaient, tôt ou tard, être frappées de mort. La civilisation qui soumettra le monde sera universelle, c’est-à-dire fondée sur la nature de l’homme; autrement comment tous les hommes reconnaîtraient-ils son empire ? Nous avons nommé la civilisation chrétienne.

Le Sauveur des hommes avait chargé ses disciples de porter sa parole à toutes les parties de la terre : c’est que sa parole s’adressait au genre humain, sans distinction de race et de famille; c’est que sa doctrine était à la fois du lait pour les enfants et du pain pour les adultes; c’est que sa civilisation était une civilisation universelle, qui n’avait pas besoin de l’épée pour pénétrer au cœur des régions les plus reculées.

Néanmoins le christianisme, dépositaire d’une civilisation universelle et complète, et de la vérité absolue, devait obéir et obit à la loi qui préside au développement de tous les événements historiques. Sa prise de possession de l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Midi, devait être sûre, mais lente. Le christianisme devait pulvériser les civilisations antiques, modifier l’organisation des sociétés, donner une nouvelle direction aux mœurs des peuples et aux idées des hommes, changer la constitution de l’État et la constitution de la famille, en proclamant la personnalité de l’esclave et de la femme, et en détruisant les barrières élevées par la main des hommes entre les races humaines. Mais tout devait se réaliser sans bouleversements et sans révolutions, c’est-à-dire en suivant la marche lente des temps. Le Fils de Dieu aurait pu racheter le genre humain dès le jour où Dieu plaça l’homme dans le monde comme l’enfant dans son berceau; et pourtant, entre le jour où l’homme perdit l’innocence et le jour de son rachat, entre le jour où il fut chassé de l’Éden et le jour où le nouveau pacte d’alliance fut écrit avec le sang versé sur la croix, Dieu a mis de longs siècles.

Le christianisme commence par la prédication : c’est par la parole que les apôtres devaient se faire connaître sur la terre. Annoncé aux nations, le christianisme renverse l’ancienne civilisation, il la renverse par la discussion et non par l’épée. C’est l’époque des docteurs et de leurs controverses contre les gentils, Une fois reconnu comme doctrine de vérité et vainqueur des gentils, il fallait que le christianisme se constituât en pouvoir politique, religieux et social, afin de remplacer tous les pouvoirs engloutis dans le commun naufrage de la civilisation antique et de Rome. C’est l’époque des pontifes, époque où fut rétablie la notion de l’autorité publique dans le monde, et où les sociétés humaines commencèrent à acquérir une certaine unité et une certaine consistance.

Tandis que le christianisme étendait ainsi ses conquêtes et consolidait son pouvoir dans les régions occidentales, l’Orient fut troublé par la présence d’un homme. Mahomet tira les Arabes de leur profonde léthargie et souleva leurs tribus, comme la tempête soulève les sables et leurs déserts brûlants. La lutte se ralluma entre l’Orient et l’Occident, lutte terrible où le monde remit aux hasards des combats de décider quel serait son code, quel serait son drapeau, quel serait son Dieu.

Le Christianisme s’était répandu par le monde, majestueux et calme, comme une mer sans tempêtes. L’islamisme se précipita sur la terre comme un torrent. Œuvre de Dieu, le christianisme était fait pour l’éternité; œuvre de l’homme, l’islamisme était un accident de l’histoire, une modification des temps. Voilà pourquoi l’un est rapide et tumultueux, l’autre pacifique et mesuré; voilà pourquoi l’un est comme une vaste mer sans mouvement et sans bornes, et l’autre comme un torrent gonflé le matin et desséché le soir.

Le christianisme se propage par la parole, l’islamisme par l’épée. Après avoir soumis l’Arabie, Mahomet fonde le puissant empire des califes. Les Sarrasins, se répandant par le Nord de l’Orient, soumettent à leur joug la Syrie, la Palestine et la Perse, Chypre tombe en leur pouvoir. Ils se jettent sur l’Afrique. Ces vastes régions leur paraissent trop étroites, ils envahissent la péninsule Ibérique, et dans une seule bataille livrée en rase campagne, sur les rives du Guadalète, ils anéantissent le peuple des Goths et leur monarchie, alors faible et déchue de son ancienne puissance. Devant eux se dressent les Pyrénées, comme des géants qui viennent à leur rencontre et leur barrent le passage. Les Sarrasins franchissent leurs âpres sommets. Mais le champion de la chrétienté les attendait de pied ferme : Charles-Martel, de noble et généreuse race, leur livre bataille et écrase leur armée. La croix vainquit l’étendard du prophète.

Dans d’autres pays et dans d’autres régions, la lutte fut opiniâtre. Jamais la civilisation orientale n’avait déclaré une guerre plus acharnée à la civilisation de l’Occident. Sa nouvelle vigueur lui venait du fatalisme et du développement nouveau donné à cette antique erreur. On se trompe lorsqu’on représente Mahomet comme l’inventeur du fatalisme. Le fatalisme, dès l’antiquité la plus reculée, a été la doctrine de l’Orient. Le titre de gloire de Mahomet, ce qui le met au-dessus de tous les réformateurs humains, c’est d’avoir rajeuni l’Orient dans les jours de sa décrépitude, en faisant d’une doctrine une religion.

Tandis que l’islamisme se propageait dans l’Orient, avec une fortune tantôt propice, tantôt adverse, le christianisme s’affermissait lentement sur le sol fécond et prédestiné de l’Europe. Le Capitole, siège des Pontifes, était désormais en possession de l’éternité de sa seconde vie. Le monde écoutait respectueusement ses oracles, et Rome était la source du pouvoir, de la légitimité et du droit. Telle fut la puissance de cette unité religieuse de l’Occident, qu’elle engendra le mouvement humain le plus étonnant dont l’histoire ait conservé le souvenir : voilà que les châteaux sont silencieux, abandonnés par leurs seigneurs féodaux; les trônes vides, abandonnés par les rois ; les cités désertes et muettes, abandonnées par les peuples. Où vont donc ces barons, ces rois, ces multitudes? Ils vont, la croix sur la poitrine, la foi dans le cœur, l’épée à la main, conquérir le tombeau, et mourir après avoir répandu sur ce tombeau des larmes avec des prières.

Si je savais écrire, j’écrirais un ouvrage où seraient racontées les merveilles de cette religion qui a produit la plus grande de toutes les merveilles : les croisades. Mais Bossuet n’est plus, et Bossuet seul pourrait trouver une parole à la hauteur de cette histoire.

V

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Mahomet laissa son empire aux califes. Après avoir fait flotter l’étendard du prophète sur les contrées les plus lointaines, cet empire fut démembré, et du sein de l’islamisme sortit le puissant empire ottoman, ou autrement l’empire des Osmanlis.

Les Turcs descendent d’une tribu qui jadis erra dans les pays situés à l’est et au nord-est de la mer Caspienne. Ses frontières étaient la Chine, la Sibérie, le lac Aral et la grande Bulgarie. C’est de là que sortirent les guerriers connus sous le nom de Turcs seldjoucides, qui s’emparèrent de Bagdad, démembrèrent le califat, conquirent l’Asie depuis les limites de la Perse et de l’Inde jusqu’à celle de la Phrygie, et guerroyèrent pendant deux siècles contre les empereurs grecs et les croisés d’Occident.

Au huitième siècle, les Turcs se convertirent au mahométisme; et, dès le dixième siècle, le nom de cette tribu commença à retentir aux oreilles de l’Europe. Au treizième siècle, Gengiskan, à la tête des Mogols, précipite les uns sur les autres tous les peuples de l’Asie. Au milieu de la confusion et du désordre produits par ses rapides et prodigieuses conquêtes, apparut Osman, qui, traînant à sa suite, en 1239, une horde de Tatares du Caucase, grossie par des prisonniers, des esclaves, des fugitifs et de voleurs, et protégé par le sultan seldjoucide d’Iconium, s’empara des défilés de l’Olympe, campa dans les plaines de la Bithynie et enleva de nouvelles provinces de l’Asie Mineure aux empereurs de Constantinople. A la mort de son protecteur, en 1300, il prit pour lui le titre de sultan ; et, sur les décombres de l’empire des arabes, des seldjoucides et de Mogols, il éleva de ses mains victorieuses celui des Turcs osmanlis. Telle fut l’origine de l’empire colossal qui devait faire trembler l’Asie et l’Europe, et qui se consume aujourd’hui en une longue agonie.

Quand la Providence veut élever un grand empire, elle commence par mettre à son service l’épée d’un grand homme. Plus heureux que d’autres fondateurs d’illustres dynasties et d’empires fameux, les Turcs furent gouvernés successivement par huit grands capitaines, qui étendirent prodigieusement leurs frontières et leurs possessions.

Orcan, fils d’Osman, entra en possession du glorieux héritage de son père au moment où l’empire grec d’Orient était en proie aux discordes intestines. Les empereurs, jouets de leurs puissants vassaux, tenaient un sceptre inutile, symbole, non de leur autorité présente, mais de la puissance de leurs ancêtres, dont ils n’avaient plus que la pourpre et la couronne. La Thrace, la Servie, la Bulgarie et la Grèce, soumises de nom à leur autorité, étaient gouvernées par des princes, des ducs, des despotes feudataires de l’empire, qui faisaient parade de leur indépendance, étalant avec ostentation leur souveraineté sous les yeux mêmes de leurs souverains. Ces discordes, dont l’action eût suffi pour amener la ruine d’une État dans sa force, devaient, à plus forte raison, accélérer la chute d’un empire décrépit, qui ne pouvait plus être régénéré que par l’épée des conquérants. A l’époque dont nous parlons, de nouvelles causes de division se produisirent, et donnèrent une nouvelle activité aux partis et aux factions. L’empereur Manuel Paléologue et son tuteur, Jean Cantacuzène, se disputaient l’exercice de l’autorité souveraine. Celui-ci eut recours à Orcan et lui offrit sa fille en mariage. Le barbare s’empressa d’accorder son appui à celui qui le demandait, et d’accepter la main de sa fille, persuadé qu’il convenait à sa gloire de partager sa couche avec une aussi noble femme, non moins qu’à ses intérêts d’avoir la main dans les affaires de ses voisins et de faire briller son épée au milieu de leurs discordes. Son fils Soliman s’empara d’Andrinople et de Gallipoli; les Serves et les Bulgares furent entraînés par ses armées, qui se répandirent dans la Thrace et ravagèrent la Grèce.

Amurat 1er plaça le siège de son empire à Andrinople, et conquit si rapidement la Thrace, l’Albanie et la Macédoine, et conquit si rapidement la Thrace, l’Albanie et la Macédoine, que Jean Paléologue, qui avait demandé à Urbain V une nouvelle croisade, se vit obligé de faire la paix avec le conquérant avant d’avoir reçu une réponse, et de s’engager à lui payer tribut. En 1390, Amurat vainquit, sur les bords du Danube, le prince de Servie, les Valaques, les Hongrois et les Dalmates, qui s’étaient réunis pour arrêter sa marche et le développement de sa puissance.

Bajazet, successeur d’Amurat, envahit la Thessalie et pénétra avec ses armées jusqu’aux portes de Constantinople. La Hongrie, l’Allemagne et la France, saisies d’effroi, réunirent cent mille hommes pour le combattre. Le roi Sigismond prit le commandement suprême à Offen; six milles chevaux et quatre mille fantassins étaient sous les ordres de Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne. Dans cette fameuse armée se trouvaient les invincibles vassaux d’Enguerrand de Coucy, et toute la fleur de la chevalerie et de la noblesse d’Occident. Le 28 septembre 1396, les deux parties belligérantes en vinrent aux mains. La fortune, infidèle aux chrétiens, se déclara pour les Osmanlis, et la chrétienté perdit la meilleure de ses armées dans les champs funestes et à jamais fameux de Nicopolis. Le comte d’Eu, le comte de la Marche-Doubord, le seigneur de la Trémouille, le duc de Bourgogne et d’autres guerriers de haut nom furent faits prisonniers. Enguerrand de Coucy mourut en captivité; Sigismond put échapper, et, lorsqu’il parvint aux rives du Danube, il n’avait plus avec lui que cinq chevaliers. De là il se rendit à Constantinople et revint par la mer, le cœur percé de douleur et les yeux pleins de larmes. Les Turcs s’emparèrent alors de la Bosnie, et l’empereur Manuel Paléologue dut céder le trône à son neveu Jean, à qui Bajazet accordait son appui.

Tandis que l’Occident était le théâtre de si grandes choses, il se passait en Orient des événements plus grands encore. Le sol de l’Asie tremblait sous les pas de Tamerlan, le plus barbare de tous les capitaines barbares qui, à la tête des Mogols, avaient ravagé la terre, l’inondant du sang des peuples et la couvrant de ruines. L’Asie, qui avait vu naître et passer tant de monstres dans ses bastes régions, admirait celui-ci comme le plus grand qui fût sorti de ses déserts.

Bajazet vit venir l’orage sur son empire d’Asie pendant qu’il combattait pour s’emparer du sceptre de l’Europe, et se retourna du côté de l’Orient, mettant ainsi un terme à ses conquêtes et laissant quelques moments de répit à l’empire chancelant de Byzance. L’empereur des Osmanlis et l’empereur des Mogols rangèrent leurs armées en bataille : un million d’hommes combattirent, en 1402, dans les champs d’Ancyre pour la domination du monde. Bajazet fut vaincu et perdit en un seul jour sa liberté et sa couronne. Néanmoins la furie de Tamerlan passa comme un torrent, et Mahomet 1er, fils de Bajazet, monta, en 1413, sur le trône des Osmanlis. Sous son règne, les Vénitiens furent vaincus à Thessalonique; les armées mahométanes s’avancèrent jusqu’à Salzbourg et jusqu’à la Bavière; les Turcs commencèrent à avoir une marine. Son fils, Amurat II, porta ses armes jusqu’à Belgrade, boulevard de l’Occident, vainquit les chrétiens à Varna et menaça Constantinople.

Alors parut sur le trône Mahomet II, à qui le ciel avait réservé la gloire de mener à bout la difficile entreprise commencée par ses prédécesseurs, en entrant, les armes à la main, dans la magnifique cité qui devait être le tombeau de l’empire romain et le glorieux siège d’un nouvel empire : Constantinople tomba en son pouvoir, le 29 mai 1453 : jour d’éternelle mémoire pour la chrétienté, qui reçut alors le châtiment de ses discordes intestines en épuisant la coupe des tribulations; jour d’éternelle mémoire pour les peuples occidentaux, qui virent alors, les yeux pleins de larmes, le drapeau victorieux de l’Orient flotter sur les murs de Byzance; jour enfin d’éternelle mémoire pour les hommes, parce que ce jour-là finit l’empire romain, onze cent vingt-trois ans après la fondation de Constantinople et quinze cents ans après la bataille de Pharsale.

Vainement le pape Pie II appela aux armes la chrétienté entière lorsque la triste nouvelle d’une si grande catastrophe parvint jusqu’à lui : le temps des croisades était passé pour ne plus revenir; la terre ne portait plus la robuste génération qui avait traversé les mers pour faire flotter le drapeau latin dans les déserts de l’Orient et sur le tombeau de Jésus-Christ.

Cependant Mahomet II, ne pouvant endurer le repos, même après une aussi magnifique victoire, porta plus loin ses armes. La Morée tomba en son pouvoir en 1456. En 1467, il conquit l’Épire, et le reste de la Bosnie en 1470. Il enleva, la même année, Lemnos et Négrepont aux Vénitiens, Jaffa aux Génois, et le khan des Tartares de la Crimée lui rendit hommage et tribut. La mort le surprit pendant qu’il méditait la conquête de la Perse et de l’Italie. Se voyant maître de Constantinople, il devait aspirer à faire du magnifique siège de son empire la capitale du monde.

Les deux Solimans, qui héritèrent successivement de son pouvoir, le portèrent à ses dernières limites. Les Perses furent repoussés jusqu’à l’Euphrate et jusqu’au Tigre; les Mameluks furent vaincus; l’Égypte, en 1517, devint une province de l’empire des Osmanlis; la Syrie, la Palestine et la Mecque se soumirent à son joug. Dans ses déserts brûlants, l’Arabe indépendant trembla pour son indépendance. Soliman II enleva Rhodes aux chevaliers de Saint-Jean, subjugua la moitié de la Hongrie, s’empare de Bagdad, de la Géorgie et de la Mésopotamie. Pendant ce temps-là, le pirate Barberousse s’emparait du nord de l’Afrique, et, maître de la Méditerranée, prenait possession de ses îles. Soliman II mourut en 1566, et de ce jour date l’époque où le gigantesque empire d’Osman commença à décliner pour mourir. Nos pères ont assisté à son déclin, nous assistons à sa mort. Depuis Osman, chef de sa noble race, jusqu’à la mort de Soliman II, deux siècles et demi s’écoulèrent et suffirent pour élever l’empire des Osmanlis à une telle hauteur, qu’il jeta l’épouvante dans tous les peuples et porta la terreur dans toutes les nations. Depuis la mort de Soliman II jusqu’à la mort de Mahmoud, trois siècles ne sont pas encore passés, et déjà les peuples et les nations chantent son hymne funéraire et se préparent à partager ses dépouilles. L’épée seule d’un enfant est levée pour sa défense. Pauvre enfant! Sais-tu ce que pèsent les empires au jour de leur décrépitude ?

VI

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J’ai résumé rapidement les diverses phases qu’à présentés la question d’Orient, depuis les premiers temps historiques jusqu’au jour où l’empire des Osmanlis commença à décliner. On dira peut-être que ce résumé n’était pas nécessaire pour ceux qui veulent simplement savoir quels sont les termes de la question actuelle et quel sera le dénouement probable du drame où les peuples les plus puissants du monde jouent aujourd’hui un rôle. Mais la question d’Orient n’est pas une question nouvelle, elle est, au contraire, aussi ancienne que les relations entre l’Europe et l’Asie, et c’est pourquoi il m’a paru convenable, nécessaire même, de promener mes regards sur les champs de l’histoire, convaincu que la connaissance du passé est une préparation indispensable à la connaissance du présent, et que nous comprendrions mal les graves intérêts qui sont engagés dans la crise dont nous sommes témoins, si l’histoire ne nous montrait les causes qui ont amené cette question au point où nous la voyons et ne nous en révélait ainsi la nature et le caractère. En un mot, j’ai cru qu’une question, considérée au point qui lui sert de terme, ne peut être bien comprise que lorsqu’on l’a d’abord étudiée au point de son origine. A ceux qui me reprochent ces incursions dans le domaine du passé, je réponds : Est-ce ma faute si la question d’Orient, ayant une si longue vie, a une si longue histoire?

Avant d’aborder la question actuelle, j’exposerai, aussi brièvement que possible, le plan que je me propose de suivre.

La question d’Orient, considéré en général, a son origine dans l’antagonisme entre la civilisation des peuples occidentaux et celle des peuples asiatiques. J’ai donc essayé d’expliquer historiquement et philosophiquement cet antagonisme, en racontant comment l’Orient et l’Occident en vinrent aux mains, et comment l’opposition de leurs civilisations se cachait, d’abord dans l’opposition de leurs instincts, et ensuite, à une époque plus avancée et moins grossière, dans l’opposition de leurs dogmes.

La question d’Orient, considérée dans son état actuel, a son origine dans deux faits : dans la décadence de l’islamisme, ou, ce qui est la même chose, de la civilisation orientale et de son unique représentant, qui est l’empire ottoman, et dans le rapide agrandissement de la Russie. Si l’islamisme et l’empire qui le représente étaient puissants, la question n’existerait pas, malgré la grandeur et la puissance de la Russie. Si la Russie n’avait pas pris un agrandissement aussi démesuré, la question n’existerait pas, malgré la décadence de l’islamisme et de l’empire ottoman, parce que, les forces de l’Europe était équilibrées, les nations se mettraient facilement d’accord pour prendre possession de l’Orient et se partager ses dépouilles. La question existe donc parce que l’islamisme s’éteint et l’empire ottoman périt, tandis que dans le Nord s’élève un empire colossal qui demande pour lui l’héritage tout entier, au détriment de l’Europe. Ainsi donc exposer d’une part la décadence de l’empire ottoman, de l’autre l’agrandissement et les prétentions de la Russie, et enfin la conduite tenue par les puissances européennes pour éviter les catastrophes, ou empêcher une usurpation si la catastrophe arrive, c’est exposer l’état actuel de la question d’Orient, et c’est ce que je me propose de faire dans les lignes suivantes.

La décadence de l’empire des Osmanlis, qui a commencé à la fin du seizième siècle, à la mort de Soliman, a été aussi rapide et aussi grande que fut grande sa splendeur et rapide sa prodigieuse fortune. Invincibles jusque-là sur tous les champs de bataille, les Turcs commencèrent alors à éprouver de grands et constants désastres. En 1571, don Juan d’Autriche vainquit leurs flottes à Lépante. Leurs armées furent deux fois humiliées et deux fois vaincues aux portes de Vienne. Leurs empereurs perdirent les unes après les autres toutes les places qu’ils occupaient en Hongrie. La célèbre bataille de Salam-Hémen acheva de détruire leur prestige et leur orgueil; et l’immortel prince Eugène écrasa, à Zanthe, avec les restes de leur pouvoir, les restes de leur gloire.

A cette époque apparut dans le Nord un homme colossal, fondateur d’un empire colossal. Pierre le Grand s’empara d’Azow sur les bords du Don. Alors commence pour les Turcs la période de leurs transactions honteuses. Par le traité de paix de Carlowitz, signé en 1699, ils renoncèrent à la possession de la Transylvanie et de tout le pays situé entre le Danube et la Theiss, et s’engagèrent à abandonner Azow aux Moscovites, qui grandissaient dans l’ombre, à restituer à la Pologne la Podolie et l’Ukraine, et à abandonner la Morée aux Vénitiens. Par la paix de Passowitz, conclue en 1718, la Turquie perdit un partie de la Servie et de la Valachie, Temeswar et Belgrade. Vint ensuite la guerre avec la Russie, au sujet de la possession de la Pologne, guerre fatale aux Osmanlis parce qu’elle hâta l’agrandissement du puissant empire qui devait se substituer à leur empire en décadence. En 1774, les Turcs se virent contraints par la paix de Rudschuch-Kainardji de renoncer à la souveraineté de la Crimée, de céder tout le pays compris entre le Bug et Dniéper, et d’ouvrir leurs mers aux navires marchands de la Russie.

Le récit de toutes les batailles perdues par les Turcs et de leurs honteux traités serait fastidieux. Pour éviter cet inconvénient, je m’occuperai surtout à rechercher les causes intérieures qui ont produit la rapide décadence de l’empire des Osmanlis; elles expliquent son agonie et, toujours subsistantes, rendent sa mort inévitable.

La population de l’empire turc est un composé de peuples divers par la langue, par les mœurs, par les croyances. Là vivent, mélangés et confondue, les Turcs osmanlis, nombreux surtout dans les provinces asiatiques; les Turcomans, dont la race domine dans l’Arménie et dans l’Anatolie, les Tartares qui, abandonnant la Crimée, se sont établis dans les provinces du Danube; les Arabes, les Curdes, les Grecs, les Arméniens, qui sont les négociants et les artisans de l’empire; les Cophtes, nombreux en Égypte; les Slaves, divisés en cent tribut diverses; les Druses, qui habitent les montagnes du Liban; les Juifs, les Valaques. Des vingt-trois millions d’habitants dont se compose l’empire, dix professent l’islamisme; les autres sont des chrétiens qui appartiennent, en majeur partie, à la communion grecque. L’empire ottoman n’a donc ni unité religieuse ni unité sociale; ce qui explique les continuels soulèvement de ses diverses provinces et les continuels démembrements qu’il a subis depuis cinquante ans. Cela explique aussi la lutte acharnée entre le dernier sultan, représentant de la race turque, et le vice-roi d’Égypte, représentant de la race arabe, laquelle combat pour se constituer en corps de nation et pour faire d’Alexandrie le siège d’un nouvel empire. Enfin cela explique les conquêtes des Russes, qui, en se répandant dans les provinces soumises à l’empire des Osmanlis, y ont trouvé des frères et non des ennemis.

Tant que la race turque fut possédée du fanatisme religieux, son épée, victorieuse partout, unit par la force des populations si différentes d’origine, de mœurs et de croyances. Cette agrégation  matérielle produisit l’unité factice qui conserva l’empire pendant un certain nombre d’années. Mais, quand, avec le temps, la race turque perdit cette excitation fébrile qui la poussait à la conquête du monde, il arriva que les maîtres de Constantinople, qui s’étaient cru en paisible possession de l’empire ottoman, découvrirent avec une profonde terreur que les populations des provinces, en apparence soumises, aspiraient à secouer par la force le joug qui leur avait été imposé par la force, à rompre les digues qui contenaient leurs haines contre la race victorieuse et à déchaîner le torrent d’une fureur longtemps comprimée.

Les premiers symptômes de cette désorganisation intérieure commencèrent à paraître précisément lorsque l’empire fut attaqué par les nations occidentales, qui avaient grandi dans le silence. Les sultans se virent donc assaillis à la fois au-dedans et au dehors, et forcés de veiller en même temps à l’intégrité de leur organisation politique et à l’intégrité de leurs frontières.

Cette tâche était non seulement difficile, mais encore impossible. L’islamisme fut condamné à périr dès l’instant où il se mit en contact avec les nations civilisées de l’Europe : voué à l’immobilité par sa nature, il ne pouvait résister à l’action de cette partie du monde où toutes les nations obéissent à la loi providentielle du progrès. Les sciences, les arts, les institutions militaires et politiques avaient pris chez les nations de l’Occident de grands développements, tandis que l’islamisme, toujours le même à toutes les périodes de son histoire, demeurait stupidement immobile au milieu du tourbillon du monde. Son immobilité était si absolu, qu’il avait oublié jusqu’au maniement de l’épée. L’ombre de cet arbre oriental donne la mort; ses fruits uniques sont partout la dégradation de la femme, l’esclavage de l’homme et la stérilité de la terre. Jamais cet arbre ne sera fécond, quand même tout le sang des nations et toutes les pluies du ciel arroseraient ses racines.

VII

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Tel était l’état de l’empire quand Mahmoud II monta sur le trône de ses ancêtres, sous les auspices d’une révolution sanglante.

Son cousin Sélim III, allié de l’Angleterre et de la Russie contre la France, avait compris, grâce à ses relations avec ces puissances, quelle était la vraie, l’unique cause de la décadence de l’empire des Osmanlis. Convaincu que cette décadence était l’effet inévitable de la supériorité de la civilisation européenne sur la civilisation turque, il entreprit de rajeunir son empire caduc en répandant la semence féconde de la civilisation chrétienne sur le sol aride de l’islamisme. La paix était faite avec la France, il se livra tout entier à ses projets de réforme, et nomma une commission qui devait proposer le moyen de licencier les janissaires et de former une milice capable de résister par son organisation aux troupes disciplinées des puissances européennes. Tandis que son esprit était livré tout entier à ces préoccupations, les Russes s’emparèrent de la Moldavie et de la Valachie; et une escadre anglaise, ayant forcé le détroit des Dardanelles, parut devant Constantinople. Les ennemis des réformes de Sélim, saisissant une conjoncture favorable, excitèrent le peuple à prouver, par un soulèvement général, son attachement à ses usages et à ses coutumes, et son éloignement pour tout ce qui tendait à introduire des nouveautés étrangères et des changements dangereux. Le peuple prête toujours l’oreille à ceux qui, dans les temps de désastres, lui conseillent, comme seul moyen de salut, les séditions et les bouleversements : le peuple de Constantinople s’éloigna de son souverain, comme on s’éloigne d’un éprouvé et d’un impie, pour ne pas attirer sur soi la colère du ciel. Abandonné par ses vassaux, Sélim fut détrôné par le muphti. Mustapha IV, qui ceignit alors le sabre d’Osman, dut renoncer à toutes espèces d’innovations, dans la crainte d’une de ces tempêtes redoutables qui, en Orient, font si fréquemment chanceler les trônes.

Un désastre public avait servi d’occasion pour précipiter Sélim du trône et le jeter dans une honteuse captivité; un autre désastre servit de prétexte à ses partisans pour renverser son successeur. L’escadre turque ayant été défaite à Lemnos par les russes, le pacha Ruschuch, Mustapha Bairactar, ami de Sélim, profita de la terreur panique dont cette nouvelle avait frappé tout le monde pour s’emparer de la capitale de l’empire. Mais le malheureux captif était mort entre les mains de ceux qui avaient fait tomber le diadème de son front. Mahmoud, étant le seul membre survivant de la famille impériale, monta sans opposition sur le trône des Osmanlis, et commença un des règnes les plus tourmentés dont l’histoire fasse mention.

Suivant la même progression que les désastres publics, la désorganisation intérieure de la Turquie était arrivée à son dernier terme. L’autorité impériale était méconnue en Asie et méprisée en Europe. Tandis que les janissaires mettaient l’épée plus haut que le diadème des empereurs, les gouverneurs des provinces agissaient avec une indépendance absolue du pouvoir impérial, lequel n’était plus alors que le nom pompeux, mais vain, d’une chose qui jadis avait été auguste, sainte et grande. En même temps que les empereurs manquaient de pouvoir et l’État d’une organisation saine et robuste, le trésor était vide, les armées abattues et décimées.

C’est au milieu de telles circonstances que Mahmoud prit en ses mains puissantes les rênes du gouvernement. Réduire à l’obéissance les provinces soulevées, abattre l’orgueil des janissaires insolents, remplir les caisses du trésor, rétablir la discipline des armées, restaurer l’autorité des empereurs, rendre à l’empire ses anciennes limites et greffer la civilisation de l’Europe sur l’arbre stérile de la civilisation ottomane : voilà ce que tenta avec une noble audace et une foi intrépide le grand homme dont l’esprit ne nourrissait que des desseins sublimes et, hélas ! de sublimes illusions. Mais, ne trouvant d’appui nulle part, que dans sa volonté magnanime, il ne put, malgré d’héroïques et prodigieux efforts, mener à bout une aussi gigantesque entreprise.

Ses guerres avec la Russie furent désastreuses. En mai 1812, il se vit forcé de signer la paix de Bucharest, qui lui enleva une partie de la Moldavie et une partie de ses frontières déjà bien réduites. Le feu de la attisé en Grèce, éclata en un vaste incendie qui consuma les dernières ressources de l’empire. La Russie, la France et l’Angleterre se déclarèrent pour les Hellènes. Ferme malgré tout, le sultan voulut jouer sa dernière partie et la perdit à Navarin; il perdit tout dans cette journée, hormis l’espérance, qui ne l’abandonna qu’à la mort.

Vaincu, mais non dompté, il fit un appel au patriotisme turc contre la Russie, ignorant que, dans l’empire mutilé des Osmanlis, lui seul conservait dans son cœur, ardente et pure, la flamme du patriotisme. Dans cette campagne, que l’on peut avec raison appeler la plus désastreuse de toutes, le Balkan, que jamais pied ennemi n’avait foulé, ouvrit ses gorges et abaissa ses cimes escarpées devant les soldats du Czar. Mahmoud, forcé à la paix, la signa à Andrinople, le 2 septembre 1829, reconnaissant l’indépendance de la Grèce, se contentant d’une prééminence illusoire sur la Moldavie et la Valachie, et perdant en outre les pays les plus fertiles du continent asiatique, deux cent lieues de côtes sur la mer Noire et plusieurs îles à l’embouchure du Danube.

Au milieu de tant de malheurs, de tant de désastres accumulés, Mahmoud trouva encore le temps d’abattre les janissaires, d’organiser son armée à l’européenne et de contenir les mouvements d’indépendance des gouverneurs rebelles. C’est au mois de mai 1826, lorsque la guerre avec la Grèce était le plus ardente, qu’il extermina les janissaires et renversa cette antique institution, qui avait la même date que l’empire des Osmanlis. Le massacre décrété par l’inflexible Mahmoud dura soixante jours; et, pendant ces soixante jours consacrés à la vengeance impériale, le sang des farouches prétoriens coula par torrents.

Tandis que l’empire ottoman était le théâtre de ces grands événements, un obscur Albanais, Méhémet-Ali, était parvenu au pachalik d’Égypte, moins par la faveur que par les services rendus à son souverain et à l’empire. Le rusé pacha avait augmenté silencieusement sa force et son pouvoir pendant que la puissance de son seigneur s’affaiblissait au milieu des désastres publics. Fidèle et soumis tant qu’il jugea l’obéissance et la soumission nécessaire, il jeta le masque dès qu’il vit son souverain assez affaibli pour être impunément méprisé et qu’il se sentit assez puissant pour soutenir son mépris avec la force.

En 1832, Ibrahim se jeta en Syrie; chacun de ses pas fut marqué par un triomphe : il s’empara des citadelles les plus fortes, chassa devant lui les armées comme des pailles légères, et les multitudes ignorantes et fanatiques le virent passer avec la rapidité de la foudre. La bataille de Koniah lui livra l’Anatolie et lui ouvrit le chemin de la capitale de l’empire.

Dans une si dure extrémité, Mahmoud ne put conjurer la tempête qu’en signant le traité d’Unkiar-Skalesi et la convention de Kutaya. Depuis lors, une seule pensée occupa Mahmoud, la pensée de se préparer à la guerre contre un sujet rebelle; une seule passion remplit son cœur, la passion de la vengeance. Dévoré pendant six années par cette pensée et par cette passion, il fit passer l’Euphrate à son armée et la jeta en Syrie. Ibrahim, enfermé à Alep, se prépara à la défense.

C’est en ce moment que le grand homme, frappé d’une maladie mortelle, rendit le dernier soupir. Ses yeux se fermèrent avant de voir le désastre de Nézib, la trahison de ses généraux et l’abandon de sa flotte. Heureux, trois fois heureux d’être descendu dans la tombe quelques jours avant son empire ! Il semble que le ciel, touché de compassion, ait voulu lui retirer des lèvres la coupe du malheur au moment où il allait être forcé d’en boire la dernière lie.

Mahmoud a été un de ces hommes qui naissent ordinairement aux jours de décrépitude et de décadence des sociétés pour lutter, et lutter encore jusqu’à perdre haleine, au nom de la liberté humaine contre la Providence divine. Quand la Providence décrète la disparition d’un empire, elle permet aussitôt qu’un homme plus grand que les autres apparaisse, dont la destinée est de s’opposer à l’inévitable accomplissement de ce décret terrible. Dieu accorde ces natures grandes et robustes aux siècles de corruption et d’abaissement, pour leur rappeler l’excellence et la dignité de l’homme. Ainsi, dans les derniers jours de la Grèce, apparut Philopœmen, le dernier des Grecs, ainsi, dans les jours de la décadence de Rome, apparurent Bélisaire et Narsès, Stilicon et Aétius, colonnes des deux empires en ruines d’Orient et d’Occident. Mahmoud parut même au moment où l’empire ottoman allait tomber, seule figure noble, sévère, héroïque, parmi les Osmanlis dégénérés.

Mais, en pareil cas, il arrive fréquemment que les efforts des grands hommes pour retenir les sociétés humaines sur leurs pentes rapides ne servent qu’à accélérer et à rendre plus retentissante leur inévitable chute. C’est précisément ce qui est arrivé par l’avènement de Mahmoud au trône de Constantinople.

Convaincu que l’infériorité de son empire, vis-à-vis des nations occidentales, tenait à l’infériorité de la civilisation turque, comparée avec la civilisation européenne, ce prince entreprit de détourner le cours des mœurs publiques, de modifier les croyances religieuses et de rajeunir l’État par une civilisation nouvelle; il ne voyait pas que les réformes, qui sauvent les sociétés dans leur enfance ou dans leur virilité, accélèrent la mort des sociétés décrépites. L’empire ottoman était arrivé à ce degré de vieillesse où toute la vie des peuples se concentre dans la continuation de leurs traditions historiques et de leurs habitudes invétérées ; semblables aux hommes épuisés par les ans et qui ne vivent que des souvenirs de leur jeunesse. L’islamisme étant ébranlé par Mahmoud jusque dans la profondeur de ses fondements, l’empire des Osmanlis sentit ses vieilles croyances s’affaiblir, sans pouvoir en acquérir de nouvelles ; tel le vieillard qui, n’ayant déjà plus la faculté de comprendre, perd subitement la mémoire.

On peut donc l’affirmer, Mahmoud, le plus grand entre les Turcs, n’a servis qu’à accélérer la chute rapide de la Turquie, montrant clairement par là que les grands hommes sont les dociles instruments de la Providence, et que nul bras n’est assez puissant pour arrêter le bras de Dieu quand il précipite les empires.

VIII

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M. de Bonald a dit, en parlant de la Turquie : Les Turcs sont campés en Europe. Nous avons vu comment la tempête a passé à travers ce camp et comment elle a emporté ses tentes fragiles dans ses rapides tourbillons.

En parlant de la Russie, le même écrivain a dit : Ce peuple demi-barbare, dirigé par une politique sage, est destiné à faire de grandes choses dans le monde. Nous allons nous occuper de ces grandes choses ; parce que les deux belles et profondes paroles de M. de Bonald sont deux grandes prophéties, et que le temps de leur réalisation est arrivé.

En parlant des Russes après avoir parlé des Osmanlis, nous ne faisons que suivre le courant des instincts des peuples qui tendent l’oreille du côté de Saint-Pétersbourg pour savoir si par hasard ils n’y entendraient pas prononcer le nom de Constantinople. Une chaîne invisible unit par des liens mystérieux ces deux grandes cités, capitales fameuses des deux grands empires. Saint-Pétersbourg commence à exister, quand Constantinople commence à mourir. La décadence de Constantinople est rapide et continuelle ; le progrès de Saint-Pétersbourg est rapide et constant. Il n’est donc pas étonnant que, subissant l’influence de certaines analogies historiques, les hommes se demandent en voyant l’astre de la Turquie éclipsé : l’astre de la Russie sera-t-il le seul qui désormais éclaire l’horizon, comme seigneur et roi de la terre.

Quand Mahomet II détruisit l’empire d’Orient, les Moscovites venaient de s’émanciper de la domination des Tartares. Deux siècles après, ils étaient encore soumis à la Pologne et inconnus dans le monde. Enclavé au milieu de nations puissantes et guerrières, le grand-duché de Moscovie paraissait ne devoir jamais aller plus loin. Mais le peuple Hercule se leva et dévora les monstres qui environnaient son berceau. La période de son agrandissement commence avec Pierre le Grand : et Pierre le Grand paraît lorsque la Turquie commence à décliner et à voir l’éclat de ses armes se ternir de toutes parts. Ce duché de cet empire ont marché d’un pas si égal, qu’au jour et à l’heure même où celui-ci foule les bords de sa tombe, celui-là, devenu le plus vaste et le plus puissants des empires, atteint la dernière limite de sa grandeur. La Russie embrasse aujourd’hui la huitième partie du monde habitable et la vingt-septième du globe entier. En même temps qu’il menace tous les peuples, cet empire ne peut être attaqué, environné qu’il est de frontières inaccessibles. A l’est, ces frontières sont les déserts; au midi, la Chine, la mer Caspienne, le Caucase et la mer Noire; à l’occident, la Prusse orientale, la Baltique, les golfes de Finlande et de Bothnie; au nord, le pôle du monde. Cet empire inaccessible s’est emparé de toutes les positions qui servaient de frontières naturelles à tous les empires. Maître de la Baltique, il menace la Suède ; maître de la Pologne, il inquiète l’Allemagne; maître de la mer Noire, ses aigles peuvent voler en un jour de Sébastopol à Constantinople. Par le Caucase il menace la Perse ; par la Perse il influe sur les révolutions intérieures de l’Inde. Et, comme s’il se trouvait à l’étroit dans d’aussi vastes possessions, ce colosse de l’Europe étend le bras par-dessus l’Océan glacial, pour donner la main à un autre colosse, l’Amérique. On peut dire de lui que son histoire paraît une fable : et ceux qui le regardent se demandent si les fables des empires asiatiques ne sont pas de histoires.

Ce qui frappe le plus dans la Russie, c’est sa force irrésistible d’expansion. Les autres empires n’ont étendu leurs frontières que sous le bras indomptable d’illustres capitaines ou de conquérants fameux; et, lorsque cet appui leur a manqué, aussitôt ils ont commencé à décliner, perdant, comme par enchantement, leur grandeur et leur puissance. Qu’était l’empire des Assyriens avant Ninus et Sémiramis, et que fut-il après ? Qu’était avant Cyrus et que fut après lui l’empire des Perses ? Qu’était l’Asie avant Alexandre et que fut-elle après sa mort? La république romaine elle-même, toujours glorieuse et toujours triomphante, quels que fussent les chefs de ses légions, au lieu de contredire, vient confirmer d’une manière éclatante cette loi universelle de l’histoire. La république romaine put poursuivre et accomplir la conquête de la terre, parce qu’elle fut toujours sous le gouvernement d’un même homme immortel qui s’appelait… Sénat.

Cette loi de l’histoire n’a été violée que par la Russie. Un grand homme a jeté les bases de cet empire et lui a communiqué le souffle de vie. Dès lors cet empire s’est répandu seul dans le monde, sans s’appuyer sur le bras de ses empereurs ni sur l’épée de ses capitaines. La Russie a été gouvernée par des empereurs stupides, par des femmes; elle a éprouvé de rudes secousses, de grands bouleversements, et subi les flots des révolutions. Il y a peu d’années, elle obéissait au sceptre d’un empereur clément, pacifique, doux et pieux, dont la plus chère espérance et la plus belle illusion était la concorde des peuples et la fraternité des rois; et cependant, sous le règne de cet empereur, la Russie apparut sur les rives de la Seine, s’empara de la Finlande, du grand-duché de Varsovie, de la Bessarabie, du Caucase, de la Mingrélie, de la Géorgie, et de la Circassie. L’agrandissement de la Russie est l’œuvre de la Russie elle-même, ou plutôt de la Providence : ce n’est pas l’œuvre d’un homme ou de quelques hommes.

Tel est l’empire qui apparaît aux portes de la Méditerranée, troublant par sa présence, sur ce lac de la civilisation, les nations de l’Europe, et soulevant la question d’Orient, laquelle, si l’on veut bien y regarder, se réduit à savoir combien il doit y avoir d’héritiers de l’empire turc et comment doivent se répartir les dépouilles de ce cadavre.

La conduite de la Russie à l’égard de l’empire des Osmanlis a été identiquement la même qu’avec la Perse et la Pologne. La Russie fait la guerre pour vaincre, et remporte la victoire pour protéger le vaincu. Dès que le vaincu prend le titre d’allié de la Russie, il devient sa victime, sa proie. Les victoires de la Russie amènent sa protection, sa protection amène la mort. Ainsi, après avoir fait la guerre à la Pologne, elle commença par intervenir comme protectrice dans ses affaires intérieures, et finit par disperser ses membres palpitants. Ainsi, après avoir fait la guerre aux souverains de la Perse, elle assura le diadème sur la tête du roi actuel, le protégeant contre ses ennemis intérieurs et ses ennemis extérieurs; et son protectorat a fini par transporter à Saint-Pétersbourg la souveraineté de la Perse. Ainsi, après avoir, pendant un siècle et demi, combattu l’empire ottoman en cent batailles rangées, après l’avoir dépouillé de ses meilleures provinces, après avoir arraché du front de ses empereurs, un à un, les plus beaux fleurons de leurs splendides couronnes, elle l’accable aujourd’hui du poids de sa protection, après l’avoir accablé du poids de ses triomphes, épiant de Sébastopol et d’Odessa le moment de convertir Stamboul en nid impérial des aigles moscovites.

Son protectorat se fonde sur le traité d’Unkiar-Skelessi, traité auquel donnèrent lieu les rapides conquêtes d’Ibrahim, lorsque, en 1832, il se répandit dans la Syrie et dans l’Asie Mineure. La capitale de l’empire ottoman était menacée, et, dans un danger si pressant, se voyant sans ressource et sans armée, le sultan Mahmoud confia sa défense au bras de la Russie, qui, selon son ancienne coutume, abandonna alors le titre d’ennemie pour celui d’alliée et de protectrice.

Le premier article du traité porte qu’il y a aura paix, amitié et alliance perpétuelle, tant sur terre que sur mer, entre les deux empereurs, leurs sujets et leurs empires; et que, l’unique objet de cette alliance étant la défense commune de leurs États contre toute invasion de leurs ennemis, Leurs Majestés s’engagent solennellement à s’entendre sur tout ce qui a rapport à leur tranquillité et sûreté respectives, et à se prêter, pour cette fois, tout l’appui et tous les secours matériels qui seront jugés nécessaires.

L’article second confirme de nouveau, par un renouvellement solennel, et le traité de paix d’Andrinople, signé le 2 septembre 1829, et les autres traités compris dans icelui, comme la convention signée à Saint-Pétersbourg, le 14 avril 1830, et celle relative à la Grèce, signée à Constantinople le 9 juillet 1832, déclarant que ces traités sont considérés comme littéralement inclus dans le traité actuel d’alliance défensive.

Il est dit, dans l’article troisième, qu’en conséquence du principe de conservation et de défense mutuelle, qui sert de base au présent traité d’alliance, et du sincère désir d’assurer la durée, le maintien et l’indépendance absolue de la Sublime-Porte, la Russie s’oblige à mettre à la disposition de celle-ci ses forces de terre et de mer, dès qu’elle réclamera son appui et le jugera nécessaire devant les menaces de ses ennemis.

L’article quatrième porte que, dans le cas où l’une des deux puissances réclamerait le secours de l’autre, les frais des armées de terre et de mer fournies par la puissance protectrice seront à la charge de celle qui aura demandé secours.

Enfin l’article cinquième dit que les deux puissances contractantes ont la ferme intention de maintenir indéfiniment cette convention, mais que, néanmoins, comme il pourrait arriver que les circonstances rendissent plus tard des modifications nécessaires, la durée du traité est fixée à huit années, à partir du jour de sa ratification par les deux empereurs. Il est stipulé encore qu’avant l’expiration de ce terme, les hautes parties contractantes s’entendront sur le renouvellement du traité et même, le cas échéant, aussitôt que les circonstances l’exigeront.

Suivent deux articles de pure forme et les signatures des plénipotentiaires des deux puissances alliées. La date du traité est du 8 juillet 1833.

A ce traité fut ajouté, le même jour, un article additionnel et secret ainsi conçu :

En vertu d’une des clauses de l’article premier du traité public d’alliance défensive, conclu entre la Sublime-Porte et la cour impériale de Russie, les deux hautes parties contractantes s’obligent à se prêter mutuellement les secours matériels et l’appui le plus efficace dans le but d’affermir la sécurité de leurs États respectifs. Néanmoins, comme Sa Majesté l’empereur de toutes les Russies désire éviter à la Sublime-Porte le grave embarras qui résulterait pour elle de se voir obligée d’accomplir l’obligation qu’elle a contractée d’aider la Russie d’un secours matériel, il s’engage dès maintenant à ne pas exiger d’elle ce secours, dans les cas où les circonstances mettraient la Sublime-Porte dans l’obligation de le prêter. Au lieu de ce secours qu’elle est obligée de donner en cas de nécessité, conformément au principe de réciprocité du traité public, la Sublime-Porte ottomane bornera son action en faveur de la cour impériale de Russie à fermer le détroit des Dardanelles, c’est-à-dire à ne permettre, sous aucun prétexte, qu’aucun vaisseau de guerre étranger puisse y pénétrer. Le présent article séparé et secret aura même force et valeur que s’il était littéralement inséré dans le traité d’alliance défensive de ce jour. – Signé à Constantinople, etc.

Tel est le fameux article du fameux traité qui vint jeter l’alarme chez les grandes puissances de l’Europe, et ajouter encore aux difficultés de la question d’Orient.

IX

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Tandis que ces grands événements se passaient à Constantinople, la France, agitée jusque dans ses fondements sociaux, n’avait pas la liberté nécessaire pour tourner son attention du côté de l’Orient. Pendant que toutes les passions turbulentes lui déchiraient le cœur, l’Europe se tenait en armes, prête à fondre sur elle pour étouffer l’incendie qui menaçait de s’étendre dans le monde et de dévorer tous les trônes. La question épineuse de la séparation définitive de la Belgique et de la Hollande était l’objet de longue conférence entre les diplomates les plus renommés du continent européen, alors réunis à Londres, pour faire sortir la paix générale de ces grands troubles et de ces profondes commotions. Par suite de ces complications, la France et l’Angleterre refusèrent, par deux fois, de répondre à l’appel du sultan, qui implorait leur protection et leur secours contre les armées d’Ibrahim, arrivées jusque sous les murs de Constantinople. Mahmoud, se voyant seul au milieu de si grandes infortunes, se vit forcé de recourir à la protection toujours mortelle de l’empereur de Russie, en signant avec lui le fameux traité dont nous venons de parler.

Il suit de là que ce fut la révolution de Juillet qui mit la France et les autres puissances européennes dans l’impossibilité de s’occuper de l’Orient, et qui par cela même fut cause que l’hostilité entre la Russie et la Turquie se changea en une amitié de triste augure pour les nations de l’Europe.

Ce qu’il y a de curieux en cette affaire, c’est que la première nouvelle que l’Angleterre et la France eurent de ce traité, qui les déshéritait de la succession de l’Orient, leur fut donnée par un journal, le Morning Herald, un des mieux informés, il est vrai, parmi ceux qui se publiaient à Londres à cette époque. La même chose était déjà arrivée quelques années auparavant au sujet du démembrement et du partage de la Pologne. La France et l’Angleterre ne connurent ce projet immoral et scandaleux que lorsqu’il avait déjà cinq ou six ans d’existence et qu’il était sur le point d’être réalisé par l’Autriche, la Russie et la Prusse; et encore ne le connurent-elles pas par une voie digne de si grandes puissances, mais bien par la révélation d’un jeune Alsacien, employé subalterne de la légation française à Vienne. Je pourrais citer ici, si ce n’était pas jusqu’à un certain point hors de mon sujet, de nombreux curieux exemples pour démontrer que la diplomatie des puissances du Nord, soumises à la souveraineté réelle, a de grands avantages sur celle des puissances du Midi, régies par des institutions libres, et soumises à la souveraineté démocratique.

Quand le traité d’Unkiar-Skelessi fut connu de tous, il produisit en Europe la sensation la plus profonde. Un seul homme tenait en ses mains la clef du Sund et la clef des Dardanelles. Le mer Noire était devenue un lac russe. La Méditerranée, ce lac de la civilisation, allait rendre tribut au colosse du Nord, qui voulait bloquer les peuples occidentaux après s’être enrichi du sceptre de l’Orient. La France et l’Angleterre, plus intéressées que les autres puissances à la liberté absolue de la Méditerranée, seule garantie de l’équilibre européen, se hâtèrent de protester contre un traité qui mettait en danger leur propre indépendance et celle de toutes les nations.

Le contenu des notes diplomatiques qui s’échangèrent, à ce sujet, entre le cabinet des Tuileries et celui de Saint-Pétersbourg, est trop intéressant pour le passer sous silence.

Le chargé d’affaires du roi des Français près de la cour de Russie fait connaître au cabinet impérial qu’il a reçu l’ordre d’exposer la profonde affliction causée à son gouvernement pas la nouvelle de la conclusion du traité du 8 juillet, entre Sa Majesté l’empereur de Russie et le sultan de Constantinople; que, dans l’opinion du gouvernement français, ce traité change absolument le caractère des rapports entre la Russie et la Turquie, et que les puissances de l’Europe ont le droit de se déclarer contraires à ce changement; qu’en conséquence, si les stipulations contenues dans le traité amenaient un jour une intervention armée de la part de la Russie dans les affaires intérieures de la Turquie, le gouvernement français se considérerait comme entièrement libre d’agir dans le sens que lui conseilleraient les circonstances et ses propres intérêts, comme si le traité n’existait pas.

La réponde de M. de Nesselrode à cette note est un modèle de finesse, de fermeté et de modération.

M. de Nesselrode accuse réception de la note dans laquelle le chargé d’affaires du roi des Français expose le profond regret causé à son gouvernement par la conclusion du traité du 8 juillet, entre la Porte et la Russie, et il remarque que cette note ne fait connaître et n’expose ni les motifs de ce profond regret ni la nature des objections auxquelles le traité peut donner lieu; il ajoute que, ces objections ne lui ayant pas été indiquées, le cabinet de Saint-Pétersbourg ne peut les deviner et qu’il ne saurait même concevoir quelles objections peut faire naître un traité purement défensif, conclu entre deux puissances indépendantes, dans le plein exercice de tous leurs droits, et qui ne compromet en rien les intérêts des autres États de l’Europe. Quelles seraient (demande M. de Nesselrode) les objections que les autres puissances se croiraient autorisées à élever contre la convention faite entre la Porte et la Russie? Comment pourraient-elles surtout déclarer qu’elles la considèrent comme nulle, sans valeur ni effet? Ne serait-ce pas déclarer par là même qu’elles veulent la destruction de ce que le traité assure, c’est-à-dire la destruction de l’empire ottoman? Le gouvernement français (ajoute le ministre russe) n’a pas, ne peut avoir un semblable dessein, qui serait en contradiction ouverte avec toutes ses déclarations dans les dernières complications de l’Orient. M. de Nesselrode ne peut donc s’empêcher de supposer que l’opinion énoncée dans la note à laquelle il répond prend sa source dans des suppositions inexactes; et il ne doute pas que, mieux informé de tout ce qui s’est passé, le gouvernement français n’apprécie à sa juste valeur et selon sa véritable importance un traité dont l’esprit est conservateur et pacifique. Il ne nie pas, du reste, que cet ne change la nature des rapports entre la Porte et la Russie, puisqu’il fait succéder à une ancienne inimitié des relations d’intimité et de confiance, dans lesquelles le gouvernement turc trouvera désormais une garantie de stabilité et tous les moyens de défense propres à assurer sa conservation en cas de nécessité. M. de Nesselrode termine en affirmant que, guidé par cette conviction et par les intentions les plus pures, les plus désintéressées, l’empereur de Russie est résolu à accomplir, le casus fœderis échéant, les obligations que le traité du 8 juillet lui impose, agissant comme si la déclaration contenue dans la note du chargé d’affaires du roi des Français n’existait pas.

Le contenu de ces notes fait voir combien la position de la Russie était avantageuse en comparaison de celle des autres puissances intéressées dans la question d’Orient. Depuis les temps les plus reculés, l’intérêt de la Russie consistait dans le démembrement et la dissolution de l’empire ottoman; et pour cela elle lui avait, en différente occasions, fait la guerre. Dès lors l’intérêt des autres puissances de l’Europe consistait, comme toujours, dans la conservation et l’intégrité de cet empire, gage certain que la paix des nations et l’équilibre du monde ne seraient pas altérés. Or l’Angleterre et la France, en s’opposant à un traité où l’intégrité et la conservation de l’empire des Osmanlis étaient stipulées, se mettaient en contradiction avec elles-mêmes, en déclarant tacitement que leurs efforts avaient moins pour but de fortifier la Turquie que d’affaiblir la Russie. Au contraire, la Russie, se concertant avec la Porte pour assurer l’intégrité de l’empire, lui donnant protection et appui contre des sujets rebelles, se donnait l’apparence d’une nation désintéressée et généreuse, s’occupant moins de son propre agrandissement que de rendre service aux faibles et aux persécutés, alors même qu’elle pouvait voir en eux ses plus implacables ennemis. D’un autre côté, si la France et l’Angleterre, refusant de répondre à l’appel de la Turquie, n’avaient pas voulu prendre pour elles la charge de la protéger, de quel droit pouvaient-elles empêcher la Turquie de chercher ailleurs des protecteurs? Prétendre à ce droit, n’est-ce pas condamner à mort la Turquie?  Et, si c’est la condamner à mort, comment peut-on proclamer, comme le plus solide fondement de l’équilibre européen, la conservation de l’intégrité de l’empire ottoman ?

La vérité est que l’Angleterre et la France furent toujours portées à conserver l’intégrité de la Turquie; de même que l’intérêt de la Russie a toujours été de la précipiter dans la tombe pour recueillir son héritage. Mais il n’en est pas moins certain que la France et l’Angleterre ont donné à leur conduite une apparence d’égoïsme, tandis que la Russie a été assez habile pour couvrir son ambition de l’apparence de la générosité et de la justice.


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