La Beauté Salvatrice

« Dieu va sauver le Monde par la Beauté »

Cette phrase, souvent attribuée à Fédor Dostoïevski, ne se retrouve jamais sous cette forme précise dans ses romans – mais l’idée y est présente de manière si forte qu’elle lui est attribuée en toute légitimité. C’est une phrase qui peut être facilement mal interprétée. Pour Dostoïevski, à la manière Orthodoxe, la beauté est bien plus qu’esthétique – elle est la bonté de la création elle-même.

Par contre, et c’est le grand génie de cet écrivain, Dostoïevski voit la beauté dans des formes étrangement contradictoires. La beauté que Dostoïevski voit comme potentiellement salvatrice est elle-même un grand mystère. Dans un paragraphe très marquant des Frères Karamazov, le Frère, Dimitri, décrit le problème très clairement. Avançant une ligne poétique qui décrit que Dieu donna aux insectes une « sensualité », Dimitri commence à se décrire comme étant un insecte et dit que tous les Karamazov sont des insectes.

Moi, vieux frère, c’est cet insecte-là que je suis, et c’est dit spécialement sur moi, ça. Et nous tous, les Karamzov, on est comme ça, dans toi aussi, dans l’ange, il y a un insecte qui vit, et qui fait naître des tempêtes dans ton sang. C’est des tempêtes, parce que, la sensualité, c’est une tempête, c’est plus qu’une tempête! La beauté c’est une chose terrifiante et affreuse! Terrifiante parce qu’indéfinissable, et si on ne peut pas la définir, c’est que Dieu n’a posé que des énigmes. Là, toutes les rives se touchent, toutes les contradictions vivent ensemble. Je suis très inculte, vieux frère, mais j’ai beaucoup réfléchi sur ça. C’est terrifiant, ce qu’il y a comme mystères! Il y a trop d’énigmes sur la terre pour oppresser l’homme. Résous-les comme tu peux et ressort sec du bouillon. La beauté! En plus, ce que je ne supporte pas, c’est qu’il y en a plein, et même des gens au cœur très noble, et à l’esprit très haut, qui commencent par l’idéal de la Madone et qui terminent par l’idéal de Sodome. Le plus terrible, c’est que, même avec l’idéal de Sodome au fond du cœur, ils ne renient toujours pas l’idéal de la Madone, et que, cet idéal, il leur fait brûler le cœur pour de vrai, ils brûlent pour de vrai, dans les pures années de leur jeunesse. Non, l’homme est large, trop large même, je le rétrécirais. C’est même le diable sait quoi, voilà! Ce que la raison reçoit comme honte, pour le cœur, c’est seulement de la beauté. Est-ce qu’elle est dans Sodome, la beauté? Crois-le, c’est bien dans Sodome qu’elle réside, pour l’immense majorité des gens – tu le savais, ce secret ou tu ne le savais pas? Ce qui est affreux, c’est que la beauté, non seulement c’est une chose terrifiante, mais c’est une chose qui a un secret. Le diable et le bon Dieu qui luttent ensemble, avec pour champ de bataille, le cœur des hommes. ~ Fédor Dostoïevski – Les Frères Karamazov. Œuvres Romanesques 1875-1880. Actes Sud p. 937

Pour Dostoïevski il n’y a pas de définition simple de la beauté. Il reconnaît les contradictions qui s’y retrouvent. «En plus, ce que je ne supporte pas, c’est qu’il y en a plein, et même des gens au cœur très noble, et à l’esprit très haut, qui commencent par l’idéal de la Madone et qui terminent par l’idéal de Sodome. » Il reconnaît même que l’homme qui est tombé dans les embrayages et la servitude des idéaux de Sodome à toujours en son cœur l’idéal de la Mère de Dieu. Quelle contradiction.

Dimitri Karamazov parle de la beauté comme d’une faim, une passion : parfois pour la Mère de Dieu, la Madone, parfois pour Sodome. Mais nous sommes des gens dont le cœur imagine et nous propulse vers l’avant. Ce sens de la passion est exprimé par les Pères comme l’éros, ou le désire. Éros peut être le désir de Dieu lorsque dirigé convenablement, mais lorsqu’égaré, il devient le moteur de notre propre destruction.

En terme évangélique, nous dirions que tout le monde à une faim pour le Royaume de Dieu. C’est une faim profonde pour la plus profonde des relations, pour une beauté qui va au-delà de l’estimation de ce monde. C’est une beauté qui est manifestée dans le pardon et la responsabilité pour tous et pour tout. C’est la beauté du don de soi malgré les souffrances.

Mais Dimitri en dit plus au sujet de cette semence – cette passion. Il montre que d’après sa perspective, la folie de l’humanité est qu’elle peut diriger sa passion dans n’importe quelle direction : la Madone ou Sodome – et même lorsqu’elle est dans Sodome, elle continue de maintenir une passion pour la Madone. Il y a eu plusieurs exemples de cela dans notre monde moderne : la beauté d’un Chostakovitch dans la laideur d’un état totalitaire.

À partir des idées de Dimitri, j’entends l’écho du Docteur Zhivago de Pasternak (dont le nom est un jeu de mots avec le mot russe vie) qui est docteur et poète. Alors que le monde autour de lui s’effondre, en tant qu’enfant, mais aussi plus tard à l’âge adulte, il garde toute foi son cœur et sa passion pour la vie. Dans l’interprétation qu’en fait le film de David Lean (qui est assez différente pour que l’on ait l’obligation de lire le roman), cette passion pour la vie est représentée par la pièce « Lara’s Theme ». À partir des funérailles de sa mère jusqu’à la fin de sa vie, cette pulsion de vie le pousse irrésistiblement. Et comme l’ambiguïté de la beauté chez Dimitri, Zhivago trouve la beauté dans son mariage avec Anna ou dans sa relation adultère avec Lara. Il tend vers la vie avec ces deux relations – malgré l’immoralité de sa relation avec Lara. Elle et lui sont tous les deux conscients de l’immoralité de la situation (Sodome), mais sont soutenus par la pure beauté de la vie qu’ils partagent (Madone).

Il y a une étrange contradiction et un mystère dans la beauté de cette faim qui réside dans le cœur des hommes. Dimitri l’exprime avec beaucoup de perspicacité : « Ce qui est affreux, c’est que la beauté, non seulement c’est une chose terrifiante, mais c’est une chose qui a un secret. Le diable et le bon Dieu qui luttent ensemble, avec pour champ de bataille, le cœur des hommes. »

Le Champ de bataille est le cœur des hommes.

Alexandre Soljénitsyne, le grand survivant du goulag soviétique et un géant prophétique au milieu des dissidents de l’Union soviétique, dit pratiquement la même chose :

Sur la paille pourrie de la prison, j’ai ressenti pour la première fois le bien remuer en moi. Peu à peu j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États ni les classes ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité. Cette ligne est mobile, elle oscille en nous avec les années. Dans un cœur envahi par le mal, elle préserve un bastion du bien. Dans le meilleur des cœurs – un coin d’où le mal n’a pas été déraciné. ~ Alexandre Soljénitsyne – L’archipel du Goulag. T II. Seuil p. 459

La beauté, qu’il s’agisse d’une faim pour la Mère de Dieu ou d’une soif pour Sodome, sont toutes deux trouvées dans le cœur de l’humain. L’une est une vraie soif, la vraie finalité de l’homme – l’autre est une distorsion, nous ratons la cible.

Dans l’enseignement orthodoxe, c’est la nature du péché. Le péché n’est pas de brisé une loi et de ressentir de la culpabilité. Le péché est de manquer la cible. L’homme a été créé, selon l’enseignement des premiers Pères, non comme un être absolument parfait qui tomba du paradis – un péché infini – méritant une culpabilité infinie (et une punition). Au contraire, l’homme fut créé avec sa propre finalité. Il est créé sans péché, sans imperfection, mais il ne fut pas fait au commencement comme il devait devenir par la suite.

Saint-Irénée de Lyon, écrivant vers la fin du deuxième siècle, décrivait Adam et Ève comme des adolescents. En se détournant de Dieu ils se sont détournés de la plénitude de la vie d’une union avec Dieu qui leur était destinée. Saint Paul appelle donc le Christ, « le second Adam. » Il est le vrai Adam, le vrai homme, l’« Un » qui est ce en quoi l’homme a toujours été destiné. Comme le Christ l’a dit de lui-même, « Je suis l’Alpha et l’Omega, le début et la fin. » Ou comme Saint Paul a dit de Jésus, « Il est l’auteur et la finalité de notre foi. »

Dans le monde de la Tradition Orthodoxe, aucune histoire ne représente plus profondément la transformation d’une distorsion de la passion vers un désir pure de Dieu que celle de Sainte Marie d’Égypte. Bien plus qu’une histoire obscure au sujet d’une obscure sainte du désert, son histoire est peut-être la plus connue de toutes les saintes femmes de l’Église (mise à part la Mère de Dieu). Le cinquième dimanche du carême lui est toujours dédié. Plus tôt dans la semaine, en préparation de son service du dimanche, un très long service de repentir est fait dans l’Église, durant lequel sa vie, racontée pour première fois par Saint Zosime (un autre saint du sixième siècle), est lue à haute voix dans son entièreté.

Elle commença sa vie (du moins son adolescence) comme prostituée dans la ville d’Alexandrie. Elle affirma clairement qu’elle ne le faisait pas par nécessité, mais parce qu’elle aimait cela. Elle y ajoutait tout ce qu’on pouvait avoir de débauche et de saoulerie. Elle admit qu’elle s’impliquait dans des actes maléfiques non pour le profit, mais simplement pour le plaisir qu’elle y trouvait.

Un jour, entendant les bruits d’une fête (ou ce qu’elle supposait être une fête) elle suivit les sons jusqu’aux quais. À cet endroit un groupe était rassemblé et se préparait pour un pèlerinage vers la Sainte Jérusalem. En blague elle décida de se joindre à eux (obtenant le prix de son passage en corrompant de jeunes pèlerins). Arrivant à Jérusalem elle se dirigea avec eux vers la Sainte Sépulture, où la vraie croix du Christ et sa tombe vide étaient exposées afin d’être vénérées. Approchant les portes de l’Église, une sorte de mur invisible l’empêcha d’entrer. Elle essaya à plusieurs reprises, mais ne put entrer.

En un seul instant, elle fut frappée par la réalité de sa vie et son repentir commença. Il prit maturité au cours de sa vie en devenant un anachorète dans le désert. Vers la fin de sa vie, elle avait perdu toute sa beauté extérieure. Flétris par le soleil et la chaleur elle avait presque l’apparence d’un fantôme. Mais à l’intérieur se trouvait la glorieuse beauté de la sainteté.

Son histoire est lue à voix haute dans l’Église Orthodoxe chaque année. C’est un modèle de repentir et du pardon de Dieu. La plus infâme des prostitués devint une femme des plus saintes. Elle a abandonné la fausse beauté et fut sauvée par une beauté qui n’est pas de ce monde, mais de Dieu. Cette transformation est au cœur du mode de vie Orthodoxe. Ceci explique en partie l’exigence plus ou moins canonique selon laquelle nos églises doivent être belles. (C’est parfois un défi lorsque l’église est dans un entrepôt ou un bâtiment pas conçu pour le culte Orthodoxe. Malgré tous les bâtiments, et les gens à l’intérieur de ceux-ci, devraient tendre vers la beauté, la beauté des cieux.) C’est certainement une grand composante de la fabrication et la vénération des icônes.

Dans l’histoire de la création de la Genèse, Dieu regarde ce qu’il a fait et dit « Cela est bon. » Dans la traduction grecque du passage, Dieu regarde le monde et dit que c’est kalos un mot qui signifie « bon » – mais qui signifie aussi beau. L’hébreu possède aussi un peu de ce sens. La bonté que Dieu voit peut être décrite comme Beauté. Nous pouvons donc dire avec confiance que si Dieu sauve le monde par la Beauté, la Beauté va certainement être le résultat du salut.

Puisse Dieu nous rendre vraiment beau par la beauté qui est notre en Jésus le Christ.

Traduction de l’anglais «  Saving Beauty » par le Père Freeman publié sur Glory to God for all Things (https://blogs.ancientfaith.com/glory2godforallthings/2006/10/22/saving-beauty/) en date du 22 octobre 2006.

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