Courte réflexion sur l’humilité

C’est seulement si nous sommes éveillés à notre état d’être déchu que l’idée de rédemption peut avoir un sens. ~ Cologero – Gornahoor.net

Cette phrase tirée d’un texte de Cologero résume bien ce que nous pourrions appeler une « étape » à franchir pour une personne voulant acquérir une meilleure conscience d’elle-même. Si nous admettons que nous sommes des êtres déchus, nous admettons par le fait même avoir des faiblesses et c’est seulement lorsque nous connaissons nos faiblesses que nous pouvons mieux nous connaître. L’instrument pour reconnaître ces faiblesses est l’humilité et c’est pour cette raison que les pères de l’Église nous en parlent aussi souvent.

Attirer par le plaisir de posséder des pensées supérieures, ils oublient de surveiller la pureté de leur cœur et de porter attention afin d’avoir une opinion humble d’eux-mêmes et d’une véritable mortification de soi; et alors ils sont enchevêtrés dans les liens de la fierté et de la vanité; ils font une idole de leur propre esprit ou une admonition de celle des autres, puisqu’ils sont habitués à se tourner rapidement dans tous les cas vers leur idole, leur propre compréhension et jugement. ~ Unseen Warfare as edited by Nicodemus of the Holy Mountain and revised by Theophan the Recluse – Traduction libre

La pureté du cœur ne peut être réelle si nous ne sommes pas assez humbles pour reconnaître nos péchés ou nos faiblesses, nos péchés étant la résultante de nos faiblesses.  Lorsque nous avons une haute opinion de nous-mêmes, nous croyons que notre opinion est supérieure à celles des autres alors que seule la vérité compte. Une opinion est trop souvent formée par notre volonté et non par notre intelligence, soit par méconnaissance, sentimentalisme ou par parti pris et est donc sans importance réelle. La vérité ne change jamais et ne changera jamais, peu importe notre opinion. Comme l’explique si bien Schuon :

Une des grandes erreurs de notre temps, c’est de parler de la « faillite » de la religion, ou des religions ; c’est imputer à la vérité notre refus de l’admettre, et c’est, du même coup, dénier à l’homme et la liberté et l’intelligence. Cette dernière dépend, dans une large mesure, de la volonté, donc du libre arbitre, en ce sens que celui-ci peut contribuer à le rendre effectif ou au contraire la paralyser. Ce n’est pas sans raison que les théologiens médiévaux ont placé l’hérésie dans le vouloir : l’intelligence, en effet, peut tomber dans l’erreur, mais sa nature ne lui permet pas de résister indéfiniment à la vérité ; il faut pour cela l’intervention d’un facteur volitif ou plus précisément passionnel, à savoir le parti pris, l’intérêt sentimental, l’individualisme sous toutes ses formes. Il y a, au fond de toute erreur, une part de « mystique » irrationnelle, une tendance qui n’a rien à voir avec des concepts, mais qui s’en sert ou les produit : derrière toute philosophie limitative ou subversive, nous pouvons découvrir une « saveur » ou un « coloris » ; les erreurs procèdent de « durcissement », de sécheresses et d’ivresses. ~ Frithjof Schuon – Les Stations de la Sagesse

L’hérésie est dans le vouloir, car dans l’intelligence pure se cache toujours une vérité. Par contre, une fierté par intelligence est pire qu’une fierté par volonté, car lorsque nous sommes humbles l’intelligence permet de reconnaître notre fierté due à notre volonté et, reconnaissant notre erreur, nous pouvons alors faire plier notre volonté afin de la soumettre à la vérité, mais lorsque notre fierté en est une d’intelligence il nous est alors impossible de reconnaître notre erreur puisque c’est cette même intelligence qui pourrait la reconnaître. Dans ce cas seulement l’humilité peut nous venir en aide, car grâce à  elle nous pouvons détruire cette erreur qui nous éloignait de la vérité.[1]

Il est important de souligner que l’humilité ne doit pas servir de prétexte pour ignorer l’erreur chez les autres. En effet si nous sommes humbles et que nous reconnaissons une erreur chez un autre nous pourrons aussi reconnaître notre erreur, car nous ne serons pas aveuglés par notre fierté. En étant humble devant celui qui est dans l’erreur nous ne le rejetterons pas automatiquement et nous pourrons donc reconnaître lorsque cette personne sera dans la vérité et nous serons alors reconnaissants pour cette circonstance favorable. La patiente et l’humilité vont de pairs.

Toute fois l’humilité ne doit pas servir à cultiver la haine de soi. Nous pouvons vite tomber dans le piège où nous faisons de notre humilité une fierté. Retournons à Schuon :

Comme il est impossible que nous fassions à d’autres autant de bien qu’à nous-mêmes – la sainteté étant incommunicable – il serait insensé d’aimer les autres plus que nous-mêmes ; un amour qui ne répond à aucune réalité objective est chose vaine, il ne va pas sans erreur. Le fait que les biens les plus précieux, dont Dieu nous impose la recherche par notre existence même, sont incommunicables dans leur essence salvatrice, indique la limite de la charité envers autrui ; la charité disproportionnée est attachement passionnel ou hypocrisie. La charité ce n’est pas nous dilapider sans discernement, car ce serait là rendre un bien mauvais service à notre prochain, puisque pour pouvoir donner il faut être ; de même, l’humilité ne consiste pas à mettre notre confiance dans les créatures, car surestimer les hommes, comme le fait la jeunesse, c’est être injuste envers autrui et cruel envers soi-même. ~ Frithjof Schuon – Les Stations de la Sagesse

Nous ne devons donc pas accepter l’erreur des autres par simple souci d’humilité, car ce serait effectivement être cruel envers soi-même et, tout comme la charité, l’humilité peut devenir de la passion ou de l’hypocrisie. C’est ce qui fait dire ceci à Maître Eckhart :

Mais moi je loue le détachement plus que toute forme d’humilité. Et voici pourquoi : … la parfaite humilité (dont parlent les maîtres) s’incline sous toutes les créatures. Mais s’inclinant ainsi, l’homme sort de lui-même et va vers les créatures, tandis que le détachement demeure en lui-même. Or sortir de soi-même ne sera jamais si noble que demeurer en soi-même ne soit bien plus noble encore.

… Le parfait détachement n’a souci de devoir s’incliner au-dessous ou au-dessus de quelque créature que ce soit, il ne veut être ni au-dessous ni au-dessus, il veut être là où il est de lui-même, n’a souci ni d’amour ni de souffrance, ne veut ni égalité ni inégalité avec quelque créature que ce soit, il ne veut ni ceci ni cela, il veut être. Rien d’autre. Vouloir être ceci ou cela, il ne le veut pas, car qui veut être ceci ou cela veut être quelque chose, alors que lui ne veut être rien de rien. C’est pourquoi toutes choses restent devant lui sans qu’il les touche. ~ Maître Eckhart – Sur l’humilité

L’humilité est un outil puissant pour détruire notre ego, mais aussi pour ne pas se laisser distraire par les actions des autres et ainsi pouvoir pratiquer le détachement. Par le détachement l’ascète ne cherche pas à être humble, il « est » humble, or le détachement n’est pas accessible à tous, seuls ceux qui dédient leur vie à cette tâche peuvent réellement y arriver et ce n’est certes pas à la portée du profane. C’est par le détachement que nous pouvons acquérir une véritable connaissance de soi.

L’homme noble, quant à lui, à tout à gagner en pratiquant l’humilité, car c’est la base de toutes les vertus.

[1] Nous devons préciser que l’intelligence et l’intuition intellectuelle sont deux choses différentes. Nous reviendrons sur ce sujet.

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