Impulsion, dépendance et les passions

Il ne devrait pas être surprenant pour ceux qui sont familiers avec les luttes individuelles de réaliser que l’impulsion soit le fondement du problème. En termes techniques, il y a une certaine corrélation fondamentale entre la dépendance et l’impulsion. Les gens qui sont impulsifs sont plus vulnérables de développer des comportements liés à la dépendance, parce qu’ils tiennent peu compte des conséquences négatives[1] ou, pour être plus précis, ils préfèrent un soulagement immédiat au lieu d’un délai, un assouvissement instantané à une satisfaction basé sur le long terme. Être impulsif signifie agir sans prévoyance. Et même si ceux qui luttent pour se libérer d’une dépendance savent très bien que ne pas suivre leurs impulsions est plus bénéfique à long terme que de capituler, lorsque la tentation survient, la prévoyance qui nous motive devient une tâche presque impossible, alors l’impulsivité nous submerge. L’impulsivité dans sa forme pathologique peut être définie comme « l’incapacité de réguler, d’être à l’écoute ou de contrôler un comportement ou une émotion »[2].

La première étape dans tous les nombreux groupes à douze étapes est que « nous admettons que nous sommes impuissants devant ________ et que nos vies sont devenues ingérables. » Cette phrase rejoint certainement la définition ci-dessus sur l’impulsivité pathologique et exprime clairement le lien fort entre la dépendance et l’impulsivité. Et la vie impulsive peut certainement devenir ingérable. En fait, laissé à lui-même, le comportement impulsif va éventuellement prendre les caractéristiques du comportement infantile, sans toutefois l’innocence de l’enfance[3], devenant de plus en plus destructeur et même potentiellement violent. Toch et Adams notent le danger de laisser l’impulsion s’assouvir : « l’assouvissement des impulsions est par définition une entreprise destructrice, parce que les autres personnes deviennent des objets du besoin à satisfaire.   Il est moins évident que l’assouvissement de l’impulsion peut être autodestructeur, parce que les réactions que la personne provoque combinent ses problèmes et peuvent donc escalader en une dégoûtante confrontation ne faisant aucun gagnant. »

Dans la littérature ascète, la notion la plus près de l’impulsion est la provocation (προσβολή ou prosvoli) et le trouble momentané (παραρριπισμός ou pararripismos). Ces pensées particulières ou λογισμοί (logismoi) assaillent l’être humain de l’extérieur et suscitent, sinon exigent, une réponse. Elles sont des tentations qui, si elles provoquent souvent une réaction, deviennent une passion qui dirige automatiquement l’âme infortunée sur un chemin tortueux loin de Dieu. La lutte ascétique des pères de l’Église a été menée afin de reconnaître et déraciner les passions dans toutes leurs manifestations. Et, même si les pensées provocatrices et les impulsions surviennent encore, l’âme demeure inébranlable dans sa fidélité à Dieu et accomplit Sa volonté divine. Peu importe si le problème est la dépendance, l’impulsivité, la passion ou une quelconque combinaison des trois, le point de départ pour la guérison est toujours une vigoureuse honnêteté, « une recherche et un inventaire moral sans crainte ». Saint Marc l’Ascète écrit donc, « Ne dites pas, ‘Je ne le désire pas, mais il se produit.’ Parce que même si vous ne désirez pas la chose en soi, vous en accueillez la cause »[4]. L’accueil des impulsions  est le réel problème qui doit être abordé.

Même si le problème est l’impulsion, la dépendance ou la passion, un changement réel requiert un nouveau mode de vie, une nouvelle façon d’interagir avec le monde, d’entretenir des rapports avec les autres, et de compter sur Dieu. Les Pères, dans leurs travaux ascétiques, décrivent en détail cette vie où l’on n’a pas besoin d’être à la merci des impulsions. Au début de son Échelle du Paradis, Saint Jean Climaque écrit, « Aux portes de votre cœur placé des gardes stricts et sans sommeil. Réprimer les actions et mouvements de vos membres, pratiquer l’immobilité noétique (intellectuelle). Et, plus paradoxalement, dans le milieu de la commotion, ayez l’âme indifférente. Courber la langue qui enrage de sauter dans la controverse (4 :37). » Les gardes sont conscients que des voleurs peuvent essayer d’entrer et savent précisément quoi faire lorsqu’ils apparaissent. Ce type de conscience est le premier traitement de l’impulsivité. Le second est de porter attention à vos mains et jambes afin de ne pas les laisser bouger au gré de vos impulsions. Même si c’est difficile c’est certainement possible. Si cette bataille est gagnée, on peut trouver la tranquillité en se tournant encore et encore vers le Christ. Finalement, ce qui est vrai pour les membres l’est aussi pour notre langue. Saint Jean Climaque continue, « L’immobilité du corps est la connaissance et la maîtrise de nos habitudes et sentiments. Et l’immobilité de l’âme est la connaissance de ses pensées et un esprit inviolable. (27:2); sortez le bâton de la patience, et les chiens mettront vite fin à leur insolence. » (27 :70) La vigilance de ce que nous faisons et de comment nous nous sentons  ainsi que la vigilance de nos pensées, avec patience, peut nous rendre moins impulsifs.

En combattant les manifestations de l’impulsivité, en particulier les comportements destructeurs, ou la passion comme les pères l’appellent, les Saints-Pères avaient une stratégie de combat spécifique pour chaque comportement/passion. Par exemple, Saint Jean Climaque conseils ceux qui ont des problèmes avec la colère en commençant par l’expliquer, « une personne en colère est un épileptique volontaire qui, due à une tendance involontaire, continue de convulser et de tomber. » (8 :11) puis offre une stratégie de guérison, « Le commencement pour se libérer de la colère est de faire taire vos lèvres lorsque le cœur est agité; le milieu est de faire taire vos pensées à la moindre perturbation de l’âme, et la fin est un calme imperturbable sous le souffle d’un vent malsain » (8 :4). Cette description a pour but d’éveiller le lecteur à la réalité des conséquences négatives de la passion. La stratégie de guérison est destinée à offrir les outils qui peuvent être utilisés dans un moment de lutte.

Au lieu de se concentrer sur la passion les pères conseils souvent à leurs enfants spirituels de se concentrer sur la vertu correspondant à la passion qui les assaille. Dans le cas de la colère, Saint Jean conseille de cultiver l’humilité en gardant sa langue silencieuse, l’esprit paisible (en ne portant pas attention à l’objet de notre colère), et finalement d’être calme peu importe les circonstances. Bien sûr, aucune vertu n’est atteinte par soi-même, mais seulement par la synergie avec la grâce de Dieu, qui est une chose dont les groupes en douze étapes pour la guérison de la dépendance ont en commun lorsqu’ils disent « nous tournons notre volonté et notre vie au soin de Dieu. » Avec l’aide de Dieu, avec une sage vigilance, avec le contrôle de nos membres, et avec beaucoup de patience, le dépendant, l’impulsif et le passionné peuvent espérer pouvoir dire, comme Saint Paul l’a déjà dit : « Je puis toute chose en Christ qui me fortifie. »  (Philippiens 4 :13).

Traduit de l’anglais à partir  de « Impulsivity, Addiction and the Passions » par Father Alexios paru le 5 septembre 2015 à cette adresse : http://ancientchristianwisdom.com/impulsivity-addiction-passions/

[1] Impulse Control Disorders and Co-Occurring Disorders, Potenza, p. 51

[2] Impulsivity in Neurobehavioral Disorders, Holmes, Johnson, Roedel, p. 309

[3] Gratifying Impulses, Toch & Adams, p. 145

[4] On the Spiritual law, 142

Une réflexion sur “Impulsion, dépendance et les passions

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