Le symbolisme de la croix de Gaspé et Jacques Cartier

Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu. – Marc Augé

On ne devient homme véritable qu’en se conformant à l’enseignement des mythes, en imitant les dieux. – Mircea Eliade

Les colons scandinaves, en prenant possession de l’Islande (land-nâma) et en la défrichant, ne considéraient cette entreprise ni comme une œuvre originale, ni comme un travail humain et profane. Pour eux, leur labeur n’était que la répétition d’un acte primordial, la transformation du Chaos en Cosmos par l’acte divin de la Création. – Mircea Éliade

Le XXIIIIme jour dudict moys, nous fismes faire vne croix, de trente piedz de hault, qui fut facte devant plusieurs d’eulx, sur la poincte de l’entrée dudit hable, soubz le croysillon de laquelle mismes vng escusson en bosse, à trois fleurs de lvs, et dessus, vng escripteau en boys, engravé en grosse lettre de forme, où il y avait, Vive le Roy de France. […] Et après qu’elle fut eslevé en l’air, nous mismes tous à genoulx, les mains joinctes, en adorant icelle devant eulx, et leur fismes signe, regardant et leur monstrant le ciel, que par icelle estoit nostre redemption, dequoy ilz firent plusieurs admyradtions en tournant et regardant icelle croix.  – Jacques Cartier

Nous avions mentionné dans un article précédent que le lieu anthropologique était entendu, chez Augé, comme un endroit qui avait été investi symboliquement pour y donner un sens, pour l’ordonner. Les conséquences d’une anthropologisation d’un lieu se reconnaissaient dans trois caractéristiques : identitaire, relationnel et historique. L’anthropologisation d’un lieu est une démarche humaine, symbolisatrice, qui tire ses racines d’une perspective spirituelle et cosmique. Nous allons étudier ces deux éléments en utilisant la Croix de Gaspé comme objet d’interprétation.

 

Spirituelle

Nous disons spirituelle parce que cette démarche tend à vouloir sacraliser l’univers par l’intervention des modèles primordiaux, donné par les ancêtres, les dieux, les mythes. Si Jacques Cartier a planté une croix à Gaspé pour marquer ainsi le territoire au nom du roi François 1er, il l’a fait selon une coutume ancienne. L’utilisation de la croix s’est révélée dans l’incarnation du Christ comme étant le symbole de sanctification par excellence, bien que l’étude des sociétés traditionnelles révèle que la croix avait, de manière latente, cette caractéristique déjà[1]. Ceci dit, la sanctification d’un lieu par l’intervention symbolique chargé d’un « numen » n’est pas nouvelle et les éléments existent dans la plupart des sociétés traditionnelles, comme Mircea Eliade l’a démontré dans son étude des axis mundi.

Spirituelle aussi parce que le geste possède une efficacité symbolique qui rend compte d’une réalité autre, que Jacques Cartier s’en soi rendu compte ou non. En effet, le but premier de Jacques Cartier était d’organiser une expédition afin de « descouvrir certaines yles et pays où l’on dit qu’il se doibt trouver grant quantité d’or et autres riches choses », sous l’ordre du roi. Ceci étant dit, l’acte accompli portait sa propre efficacité, et eut des échos dans la structure de pensée des canadiens-français en cristallisant la perspective que l’Amérique du Nord était bel et bien une terre du Christ. L’acte lui-même d’exploration renvoie à une perspective métaphysique bien précise que nous n’allons pas aborder ici, mais qui est en lien avec l’époque: une projection des énergies de l’humain vers un extérieur toujours croissant, une entropie collective.

Cosmique

Le but d’une telle démarche de la part des européens, issu de la tradition indo-européenne qui les accompagnait depuis des millénaires, était avant tout de faire du chaos de l’ordre, c’est-à-dire de rendre une terre « sauvage » en cosmos. Au niveau inférieur, c’est-à-dire matériel, c’est l’organisation du territoire : la croix représentait le premier espace chrétien de la nouvelle terre, à partir duquel une « Nouvelle France » pourrait s’élever. Plus encore, c’est ce qui donna le coup d’envoi à une colonisation et à la construction des schémas urbains et ruraux d’habitation : car il fallait une « pierre angulaire », une marque première, pour que tout le reste puisse se déployer.

À des niveaux plus élevés, cette construction d’un cosmos permettait aussi une relation avec la terre et avec les habitants qui y vivaient. Les conséquences de cette relation furent fort déplaisante, notamment en lien avec les idéaux faussement prosélytes et impérialistes de l’époque; mais ce qui nous intéresse ici c’est plutôt la structure symbolique d’ouverture derrière cette démarche.

Conclusion

Ce geste symbolique est d’une portée considérable, et ce texte, bien qu’extrêmement court, montre les potentialités d’un tel acte qui, à certains égards, a échappé à son auteur. Ce que Jacques Cartier a fait, c’est de cosmiser la Nouvelle-France du point de vue de la structure collective des canadiens-français en transformant la terre nouvelle en un lieu anthropologique chrétien.

Afin de mieux comprendre les perspectives qui se dressent derrière cette interprétation, nous invitons le lecteur à lire Mircea Eliade sur l’axis mundi et a considéré les ramifications derrière les actes puissants que sont ceux d’établissement symbolique d’un cosmos sur une nouvelle terre, comme ont pu le faire aussi jadis Romulus et Remus.

[1] Nous invitons le lecteur à aller lire « Le symbolisme de la croix » de René Guénon à ce sujet.

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