Un savoir salvifique

J’ai souvent utilisé l’exemple de la bicyclette comme une image pour connaître Dieu. Il n’y a aucune difficulté à apprendre à rouler si cela ne vous dérange pas de tomber pendant un moment. Mais peu importe combien d’années vous avez monté, vous ne pouvez pas décrire en mots, pour quelqu’un d’autre, comment vous savez ce que vous savez par rapport à cette activité. Mais vous le savez. Je soupçonne également que si vous pensiez trop à la bicyclette pendant que vous la montée, vous pourriez gâcher votre concentration et tomber.


Ceci, pour moi, est un exemple de savoir tout en ne sachant pas. C’est très commun. Cette forme de connaissance est parfois appelée « mémoire kinesthésique ». Vous savez quelque chose, mais pas par le raisonnement discursif ou l’expérience consciente[1]. Je crois que la connaissance de Dieu, notre communion avec Lui, appartient à quelque chose de semblable. Les Pères décrivent la connaissance de Dieu comme une connaissance « noétique » – quelque chose qui fonctionne à travers le nous, plutôt que par le raisonnement discursif ou les autres expériences qui composent notre psychologie consciente. Si vous demandez, « Qu’est-ce que le nous? » Les pères diraient, « C’est cette faculté par laquelle vous connaissez Dieu. »
Mais d’abord, il est intéressant de noter ce qu’il n’est pas. Le nous n’est pas un raisonnement discursif. Aucune pensée[2] ne produira jamais la connaissance de Dieu. C’est une conclusion simple qui provient du fait que la connaissance de Dieu est « noétique ». Deuxièmement, la connaissance de Dieu n’est pas une expérience psychologique en soi. Je me suis tenu sur le bord du Grand Canyon et j’ai senti ce vertige terrible au fond de mes pieds, et le sens écrasant de sa profondeur vaste et dangereuse. La connaissance de Dieu n’est pas comme cela, même si elle peut effectivement porter un élément d’altérité écrasante[3]. Ce n’est pas l’excitation pleurante souvent associée aux formes de culte extatique (pentecôtisme). J’ai été là. C’est fait. Ce n’est pas la même chose du tout. Ce dont on parle n’est pas un « sentiment », ni même une intuition.
Le Père Thomas Hopko a dit: «Vous ne pouvez pas connaître Dieu, mais vous devez le connaître pour le savoir.» Il savait clairement de quoi il parlait.

 

La connaissance comme communion
Les Écritures parlent de la connaissance comme « communion », d’une véritable participation à ce qui est connu. Les Ecritures connaissent aussi le raisonnement discursif, le genre de connaissance factuelle qui est assez courante. Saint Paul utilise occasionnellement un mot intensifié pour la connaissance, l’épignosis. La gnose simple (le mot simple pour la connaissance) aurait pu suffire, mais il emploie plutôt cette intensification. La connaissance qui vient par la communion n’est pas un fait à considérer, mais plutôt une connaissance qui, dans l’acte même de savoir, devient partie de vous. Le connaisseur et le connu partagent une certaine forme d’existence commune[4].
Pour reprendre l’exemple d’une bicyclette, nous ne pouvons pas décrire la connaissance que nous avons, parce que la connaissance elle-même n’est pas quelque chose en plus de nous. Nous devenons nous-mêmes la connaissance de la conduite. Nous devenons des conducteurs dans cet acte de connaître, et personne ne peut savoir à moins qu’ils deviennent eux-mêmes conducteurs de vélo.
La guérison qui est inhérente au salut chrétien n’est pas seulement trouvée dans la chose (le Qui) qui est connu, mais dans la manière de savoir. L’abstraction que nous appelons « penser », etc., dans le monde contemporain est une diminution de ce que signifie être humain. Nous avons appris à nous concentrer sur un flux d’information très étroit et, à notre tour, nous sommes possédés par les informations sur lesquelles nous nous concentrons.

 

La communion n’est pas un art raffiné à maîtriser. Il est toujours présent et un facteur total dans nos vies, bien que notre culture l’ignore largement. Pour utiliser un exemple tristement commun, toute personne qui a été exposée à la pornographie doit admettre que les images ne disparaissent pas lorsque l’ordinateur est éteint. Des études ont montré qu’une telle exposition (particulièrement parmi les jeunes) entraîne des changements profonds dans la conscience elle-même. Cela devient une partie de nous. Cette réalité est anticipée par saint Paul:

Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres de Christ? Prendrai-je donc les membres de Christ, pour en faire les membres d’une prostituée? Loin de là! Ne savez-vous pas que celui qui s’attache à la prostituée est un seul corps avec elle? Car, est-il dit, les deux deviendront une seule chair. (1Co 6, 15-16)

La connaissance n’est pas tout à fait un choix, et quelque chose qui est vu ne peut pas être « éteint » et « allumer » à volonté. La communion nous unit à ce que nous voyons. Elle devient une partie de nous et nous la portons inévitablement en nous. Le péché est comme un PTSD cosmique, un écho permanent et vivant de celui auquel nous nous sommes joints. Saint Paul crie:

 Misérable que je suis! Qui me délivrera du corps de cette mort? (Romains 7, 24)

Le Coeur Noir
Saint Paul utilise également le terme « cœur » pour décrire l’état du nous (ce qui reste commun chez les Pères):

Ils ont l’intelligence obscurcie, ils sont étrangers à la vie de Dieu, à cause de l’ignorance qui est en eux, à cause de l’endurcissement de leur coeur. (Ep 4,18)

et

…puisque ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces; mais ils se sont égarés dans leurs pensées, et leur coeur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. (Rm 1, 21)

Cet « obscurcissement » décrit les effets d’une communion avec les choses sombres du monde. Les passions (la gourmandise, la convoitise, l’amour de l’argent, la colère, l’abattement, le découragement, la vanité, l’orgueil) et la vision déformée de la création qu’ils produisent, gagnent leur pouvoir quand nous entrons en communion avec eux. Nos pensées ne peuvent jamais être « objectives » dans une telle situation. Au contraire, nous voyons le monde à travers des filtres – ceux de diverses passions qui nous sont maintenant unies.
Le chemin du salut
Dans les écrits des Pères, la vie du salut est décrite en trois étapes: purification [catharsis], illumination [theoria] et déification [theosis][5]. Ces étapes ne sont pas entièrement séquentielles. Une certaine mesure de chacun d’eux est présente dans toute la vie chrétienne (justement vécue). Mais leur séquence demeure: il n’y a pas de déification sans purification et illumination préalable. Étant donné la nature de notre vie dans le monde, il est presque toujours vrai que la purification constitue la plus grande partie de notre lutte.

 

Saint Paul fait référence à ce processus:

Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait (Rom 12, 2)

Notez bien que Saint Paul ne fonde pas ce renouvellement dans une démarche purement moral dans laquelle la volonté de l’individu « essai » de plus en plus d’éviter le péché. Le problème est dans le nous, le cœur. Et c’est cette connaissance première de notre existence humaine qui doit être transformée. C’est pour cette raison que j’ai dit plus tôt que la guérison qui est inhérente au salut chrétien n’est pas seulement trouvée dans ce que (Qui) est connu, mais dans la manière de savoir aussi. C’est le nettoyage et le renouvellement du nous (le cœur) qui est primordial dans la vie du salut.
Je reviens à l’image d’apprendre à monter à vélo. Il y a un double élément dans ce procédé, analogue à la purification et à l’illumination. La chute et la reprise sont les éléments essentiels de la purification. La peur et nombres de passions pourraient empêcher ce processus d’avoir lieu. La chute n’est pas un échec. Ne pas remonter sur le vélo serait un échec. Nos échecs moraux sont presque hors sujet à ce niveau. Le repentir, le refus d’abandonner la vie de grâce dans le Christ, est la seule chose nécessaire. L’illumination vient avec le temps et avec elle vient une plus grande conscience et la compréhension de nos défauts.
Il est vital que nous commencions ce voyage de renouveau intérieur. Nous n’ignorons pas ce qui peut être connu par le raisonnement discursif, mais nous ne nous trompons pas en considérant ce savoir comme salvifique. Nous reconnaissons la réalité de la sentimentalité dans nos vies, mais nous ne la soulevons pas au niveau de l’expérience spirituelle authentique. Avec la prière, la repentance et les conseils utiles (il n’y a pas de christianisme sans maitre/disciple), nous finissons par entendre et reconnaître la voix du Pasteur[6]. Nous allons tomber beaucoup. Ce qui importe, c’est de remonter sur le vélo.

 

Traduction de l’anglais “Saving Knowledge” par le Père Stephen Freeman sur Glory to God for All Things (http://blogs.ancientfaith.com/glory2godforallthings/2016/11/28/saving-knowledge/) publié le 28 novembre 2016.

[1] L’auteur fait référence ici au savoir traditionnel et chrétien qu’il existe d’autres « forces » et d’autres facultés mentales (ou spirituelles) qui permettent la connaissance chez l’homme. Pour comprendre un peu mieux cette capacité du nous dont il sera question et qui permet une connaissance supra-rationnelle (mais pas irrationnelle comme on le pense souvent), veuillez-vous référez à ce texte : http://www.gornahoor.net/?p=5098. Ce sera un sujet qui sera abordé sur ce blog dans le futur.

[2] L’auteur parle ici de la somme des contenus et productions des facultés mentales qui sont à l’intérieur de la dialectique corps-mental (« mind-body » en anglais).

[3] La raison de cette élément provient de la hiérarchisation des influences anthropologiques. Les conditions supérieures (« spirituelle », comme le nous) peuvent influer sur les conditions inférieurs (la psychologie par le biais d’effet somatique) ; mais cela ne les fait pas s’équivaloir.

[4] À ce niveau, nous encourageons le lecteur à lire Platon et les auteurs néo-platoniciens sur le sujet de la connaissance d’une part, et de la participation de l’autre. Certains auteurs plus modernes ont aussi fait des rapprochements du même type, par exemple chez les phénoménologistes ou même chez Heidegger. Guénon en disait : «Toute connaissance implique essentiellement une identification; on peut donc dire que plus un être connaît, moins il y a pour lui d’«autre» et d’«extérieur», et que, dans la même mesure, la possibilité de la peur, possibilité d’ailleurs toute négative, est abolie pour lui […].Toute connaissance implique essentiellement une identification; on peut donc dire que plus un être connaît, moins il y a pour lui d’«autre» et d’«extérieur», et que, dans la même mesure, la possibilité de la peur, possibilité d’ailleurs toute négative, est abolie pour lui […]. »

[5] Ce chemin triple vers la rédemption sera abordé sur ce blog dans le futur. Nous avons traduit catharsis parce qu’il sera bordé plus en profondeur et représente, en partie, le but d’existence de ce blog. Nous avons traduit theosis, parce qu’il est le but principal de l’Orthodoxie et des courants traditionnels chrétiens comme le blog Gornahoor qui est cité souvent sur notre page. Pour ceux qui veulent lire plus à ce sujet, nous suggérons la lecture du livre Mountain of Silence de Kyriacos C. Markides (2001).

[6] Mes brebis entendent ma voix; je les connais, et elles me suivent. (Jean 10, 27)

Une réflexion sur “Un savoir salvifique

  1. Ping : Le Dieu matériel – ad altiora tendo

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