Une rencontre dans un non-lieu

Marc Augé a étudié l’espace moderne urbain dans son livre Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité (1992), où il postule un concept qui permet de rendre compte de l’espace tel qu’il se construit dans les villes : « Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu. » (Augé, 1992, p. 100). Le lieu anthropologique est identitaire parce qu’il est significatif et permet un sentiment d’appartenance; le lieu est relationnel parce que nous y cultivons une relation de socialisation au sens fort du terme, c’est-à-dire que le lieu permet d’inscrire les représentations sociales dans le monde matériel; le lieu est historique parce qu’il a son histoire (personnelle ou commune) qui l’inscrit dans une suite de lieux, une suite culturelle qui sert de référent commun.

Le non-lieu chez Augé n’a pas ces attributs car il offre seulement un accès à la consommation de son utilité : le non-lieu est hors du schéma de socialisation car il est passagé, vide, entre-deux. Augé donne comme exemple de non-lieux les aéroports, les stations de train, les autoroutes, mais aussi des endroits « habités » sans être investis culturellement comme des camps de réfugiés. Ce qui distingue le dernier cas d’un véritable lieu, c’est que celui-ci n’est pas approprié, n’est pas symbolisé. Pour faire une parallèle, nous pourrions dire que le lieu, c’est ce qui est « cosmisé » (voir Éliade à ce sujet) par la culture qui en prend charge afin de le rendre symboliquement habitable à partir d’un cadre référentiel donné. C’est pour cette raison que les gens qui échappent à la sociabilité, comme les sans-abris (que nous pourrions appeler des « sans-lieux »), vivent dans ces endroits.

Pour Augé, les non-lieux sont, comme nous l’avons mentionné, d’une teneur culturelle et symbolique. C’est-à-dire que l’un peu voir un non-lieu comme un lieu, et vice-versa. C’est un espace flou, passagé, non symbolisé (ou présymbolisé). Ce qui rend le non-lieu intéressant, c’est qu’il crée un espace de virtualité où, n’aillant pas d’attachements, l’individu peut y percevoir le non-perçu. Bien entendu, dans la vie de tous les jours, les gens marchent, par exemple, dans le métro sous-terrain en mode automatique, justement parce qu’ils laissent la physicalité (purement utilitariste) les contrôler. Le non-lieu peut devenir un lieu de possibilités pour celui qui sait les reconnaitre.

*

Un jeune homme passe la porte et entre dans le métro de Montréal. C’est la deuxième fois qu’il fait le passage aujourd’hui – il est rendu habitué, il le fait plusieurs fois par semaine. Il y aperçoit un sans-abri qu’il a rencontré quelques heures auparavant, à qui il a donné un coupon de nourriture et tout ce qu’il avait d’argent sur lui. Il s’arrête pour lui dire avec un sourire qu’il n’a malheureusement plus rien pour lui à ce moment, mais qu’il lui souhaite une bonne journée. Quelques mètres plus loin, il reconnait un autre sans-abri, celui-ci d’une rencontre qui remonte à plusieurs mois.

Le sans-abri l’accoste et lui demande de s’arrêter. Le jeune homme accepte, reconnaissant que manquer son autobus ou son métro n’est pas une raison valable pour refuser la demande d’une personne dans le besoin. Il explique au sans-abri qu’il n’a pas d’argent sur lui. Ce dernier lui rétorque :

« Non, je veux parler ! »

Le sans-abri en question, il faut faire la parenthèse, est un poète musulman. Il est né en Afrique du Nord français (il est d’ailleurs noir), et a immigré ici jadis. Les détails sont perdus dans le temps, tout comme ses propres années éprouvées de durs moments ont été égarées. Les raisons sont floues, tout comme le sont ses chances de s’en sortir, étant maintenant rendu assez vieux, surement dans la cinquantaine. L’homme possède une grande éducation, et personne ne peut douter de son récit qu’il était un poète à l’entendre parler; seulement, il possède autre chose aussi, une maladie grave. Celle-ci transparait assez vite : une partie de son visage est paralysé, ainsi que sa main droite et son pied droit; il balbutie et la majeure partie de son discours est incompréhensible. Mais par la répétition, et surtout, son regard, on finit par en comprendre une bonne partie.

Ainsi donc le jeune homme s’arrête et l’écoute avec un sourire, lui rappelant qu’il se souvient de lui, qu’il était un poète. L’homme démuni, avec son langage flou, aborde une critique du système de santé – critique qu’il avait déjà fait. Son histoire pathétique et surtout tragique, remplie de trahison par les gouvernements et les hôpitaux, le place non pas au banc des exceptions mais plus généralement de la règle chez les sans-abris : des gens qui auraient eu besoin d’un support à un moment précis, et ce moment passé, leur chance de s’en sortir aussi. Cette fois-ci, il semble que l’homme a besoin de médicaments plus que de nourriture; seulement, le jeune homme n’a pas la possibilité de l’aider.

Le jeune homme tente de l’écouter attentivement, mais son discours est plus diffus que la dernière fois; les effets surement d’une condition de vie détériorant. Il entend cependant le mot « Satan ». Quelque chose « est » Satan. Le jeune homme lui demande de répéter, curieux.

« L’argent, c’est Satan » dit l’homme dans le besoin.

Le jeune homme y reconnait ici dans la parole de l’homme un discours des patriarches, plusieurs fois millénaires, que notre société, elle, a oublié. « Aucun homme ne peut servir deux maîtres : car toujours il haïra l’un et aimera l’autre. On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon (Mt 6:24) » dit le Nouveau Testament, ce qui fait bien entendu écho, pour ce musulman, au Quran 9 :34. Le jeune homme acquiesce et tente de réconforter le démuni. Malheureusement, il ne sait vraiment qu’en faire : l’homme a raison, et il a d’ailleurs été rongé par l’argent et son utilisation toute sa vie. Sa mère le considérait comme étant un cadeau du ciel; lui en doute.

Le jeune homme lui dit qu’il peut lui offrir de l’argent, mais pas, malheureusement, régler son problème. Avoir été plus vif, il se serait souvenu de ce que l’Ancien Paisios a dit pour le répéter au poète : « Ce que je vois autour de moi me rendrait fou si ce n’était pas mon intime conviction que Dieu aura le dernier mot ». Il lui dit qu’il pourra tout de moins l’inclure dans ses prières. Le poète, sans dire qu’il n’en est pas content, mentionne bien qu’il a toujours prié et qu’il s’est retrouvé sans support à ce niveau. Finalement, il demande si le jeune homme aurait assez d’argent pour lui permettre de s’acheter les médicaments qui lui manque, une marque quelconque d’antibiotique. Le jeune homme accepte et va chercher l’argent avant de revenir.

Le jeune homme lui donne l’argent, et aussi il en profite pour lui donner un petit icône de Saint-Georges, aussi vénéré dans l’Islam, qu’il porte toujours sur lui. Ce faisant, le sans-abri s’exclame avec joie :

« Tu m’as sauvé la vie mon frère, je te remercie! ». Il embrasse alors la main de l’autre. Le même prend la peine de rétorquer, en imitant aussi son geste de baisé, pour lui faire comprendre qu’il n’a pas à faire autant pour un simple pécheur : « C’est moi qui te remercie, car Dieu nous a envoyés sur terre pour faire le Bien, et c’est ce que tu m’as permis de faire ». À cet instant, le jeune homme se dit que la mère du premier avait raison et qu’il était bien un cadeau du ciel.

Après de chaleureux au revoir, chacun s’en va de son côté, devenant de simples passants dans un métro achalandé. Ils se fondent dans la masse qui, pendant tout ce temps, avait passé à gauche et à droite d’eux sans s’arrêter; ni non plus s’arrêter sous les appels du poète démuni à l’origine, ne voulant investir un tel lieu de leur humanité, alors que c’est tout ce qui était attendu d’eux.

*

Le jeune homme, de retour à la maison, n’accepte pas la défaite de l’homme démuni et l’ajoute à ses prières, en regrettant de ne toujours pas lui avoir demandé son nom.

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