Les contradictions de l’Écriture

Nous pouvons, cependant, seulement exprimer la Vérité que si nous y voyons l’extrême expression de toutes les contradictions qui en découlent, d’où il suit que la Vérité elle-même englobe la projection ultime de toutes ses invalidations, est antonymique et ne peut être autrement.
-Pavel Florensky

 

J’ai écrit dans un article précédent sur l’importance des contradictions dans la connaissance de Dieu. La foi orthodoxe se réjouit totalement du paradoxe et de la contradiction et assène facilement son langage d’adoration avec des expressions antonymiques choquantes. Ceci est intentionnel et inhérent à la nature du genre de connaissance (koinonia) qui seul est une « connaissance salvatrice ». Se rappeler cela est important quand nous arrivons à l’étude des Écritures. Sans doute, la pratique la plus dévastatrice à l’égard des Écritures est de les débarrasser de ses contradictions. Aujourd’hui, cela se fait régulièrement à partir d’un certain nombre de sources. Apparemment, les êtres humains n’aiment pas la contradiction et ont un instinct passionné pour les minimiser. Cette diminution de la raison est appelée par plusieurs noms – certains d’entre eux étant si audacieux pour prétendre que c’est la raison elle-même. Ce ne l’est pas. La vraie raison est à l’aise avec la contradiction.


La proclamation de l’Évangile du Christ est résumée par saint Paul dans sa première lettre aux Corinthiens:
Car j’ai délivré [littéralement « traditionné » – c’est un terme technique en grec] à vous tout d’abord ce que j’ai aussi reçu [ « reçu » par « tradition »]:
Que Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures,
Et qu’Il fut enterré, et qu’Il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures,
Et qu’Il fut vu par Céphas, puis par les douze.
Après cela, il fut vu par plus de cinq cents frères à la fois, dont la plus grande partie est encore, mais quelques-uns se sont endormis.
Après cela, il fut vu par Jacques, puis par tous les apôtres.
Ensuite, il a été vu par moi aussi, un qui est né hors du temps voulu. (1Co 15: 3-8)
Si les premières lignes de ce passage vous rappellent le Credo, c’est parce qu’elles proviennent probablement du Credo Baptismal le plus primitif, dont une version a été plus tard connue sous le nom de Credo des Apôtres. Ce n’est pas un récit fictif que saint Paul compose. Il cite, et spécifiquement, cite une « tradition ».
Au cœur de cette tradition du Christ ressuscité nous trouvons qu’Il est « mort pour nos péchés selon les Écritures », et qu’Il « est ressuscité le troisième jour selon les Écritures ». Cela ne signifie pas « parce que les Écritures le disent ». Au contraire, cela signifie que sa mort pour nos péchés et sa résurrection le troisième jour sont conformes à la juste lecture des Écritures de l’Ancien Testament. En effet, on pourrait dire que l’Église primitive a proclamé un message sur l’Ancien Testament lui-même qui était aussi important (et nouveau) que la nouvelle de la mort et la résurrection du Christ. Leur proclamation radicale était que tous les écrits de l’Ancien Testament étaient sur la mort et la résurrection du Christ!

 

Comme je l’ai dit précédemment, cela n’est tout simplement pas évident à la lecture de l’Ancien Testament – à moins que vous ayez appris à le voir, à le chercher et à le comprendre, et à avoir la discipline ascétique qui permet au cœur de « voir ». Ce « selon les Écritures » fait lui-même parti de ce qui est transmis. Il est traditionné vers nous.
Le traitement des Écritures, particulièrement depuis la Réforme, a cessé de reconnaître cette dynamique, parfois même gêné par les lectures allégoriques sans limite des Pères. Le mantra de la Réformation selon lequel les Ecritures étaient le livre pour chaque homme, que chaque personne, éclairée et guidée par l’Esprit, était capable de lire et de comprendre les Écritures, a toujours tendu à privilégier les schémas rationalistes d’interprétation. On racontait qu’Alexander Campbell, l’un des fondateurs du mouvement de restauration protestante, portait sur lui une Bible et les écrits de John Locke. Le « bon sens » du rationalisme écossais a profondément affecté le traitement populaire des Écritures dans le monde contemporain.
Il semble y avoir un sentiment général que le Nouveau Testament, peu importe comment il est arrivé à ses conclusions, est maintenant le guide rationnel pour la lecture de l’Ancien Testament. L’Église apostolique a écrit par le miracle et nous lisons avec notre raison. Il y a un paradigme rationnel qui est apparu dans ce contexte. Il est enracinée dans la notion de « l’autorité » de l’Écriture (et de son infaillibilité). Comment puis-je savoir que Christ est la vérité ? Parce que c’est dans la Bible. Comment puis-je savoir que la Bible est vraie ? Eh bien, il est dit dans ce verset ici. Ce raisonnement circulaire est en fait aussi absurde qu’il y paraît.

 

Cela crée également une angoisse de fiabilité. Chaque questionnement d’exactitude historique, chaque exemple de contradiction interne est satisfait avec des explications rationnelles du fait que les Écritures doivent être vraies. Les exemples extrêmes sont ceux qui insistent sur le « Créationnisme de la Jeune Terre », suggérant même que Dieu a créé un univers qui paraissait vieux, mais qu’il ne l’est pas vraiment. Dans les cercles orthodoxes, cette même approche est défendue en citant tout traitement au sein d’un Père de l’Église qui soutient une compréhension littéraliste. J’ai vu le Père Thomas Hopko, de mémoire bénie, décrié comme un hérétique, car il a suggéré qu’Adam peut ne pas être une figure historique! Nous pourrions parler ici de ce paradigme comme d’une « maison de cartes ». Si ce n’est pas littéralement vrai, si ce n’est pas vraiment fiable sur un plan rationnel, alors ce n’est peut-être pas vrai, ni cela, ni … jusqu’à ce que la foi elle-même s’effondre.
C’est l’état tragique de la foi chez beaucoup de chrétiens, une fondation sans mérite, vulnérablement placée sur le terrain du rationalisme moderne. Personnellement, je crois que c’est l’aire de reproduction de l’athéisme … parce que c’est une fausse position.

 

Saint Luc a écrit:
Puis il leur dit: C’est là ce que je vous disais lorsque j’étais encore avec vous, qu’il fallait que s’accomplît tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes, et dans les psaumes.

Alors il leur ouvrit l’esprit, afin qu’ils comprissent les Écritures.

 Et il leur dit: Ainsi il est écrit que le Christ souffrirait, et qu’il ressusciterait des morts le troisième jour, et que la repentance et le pardon des péchés seraient prêchés en son nom à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. (Luc 24: 44-47)
Ce passage a besoin de quelques explications. Dans le grec, il ne dit pas « Il a ouvert leur compréhension ». Au contraire, il dit: « Il a ouvert leur nous [terme grec qui pourrait être traduit par « les yeux de l’âme »]». Les Écritures sont noetiquement comprise. Le nous et le cœur sont synonymes chez beaucoup de Pères. Ce terme n’est en aucun cas synonyme de raison discursive. Christ a changé spirituellement les disciples, afin qu’ils puissent voir des choses qui avant restaient cachées. Et ce changement est directement associé à la rencontre du Seigneur ressuscité. Christ n’ouvre la compréhension des disciples qu’après la résurrection. Ce miracle noétique fait lui-même partie de la résurrection. Être témoin de la résurrection inclut la compréhension noétique des Écritures.
Et c’est à ce point que je me dirige vers les contradictions inhérentes au texte. Je dis « contradictions », mais j’inclus dans cela le sens « caché ». Ce sens, si vous voulez, est une « contradiction » de la lettre. Si la lettre dit: « L’arche de l’Alliance », mais nous comprenons qu’elle se réfère à la Theotokos (pour ne citer qu’un exemple commun), alors il y a une contradiction apparente entre la lettre et le sens. Si le texte dit « agneau », nous lisons « Christ », il y a une contradiction apparente entre la lettre et le sens.

 

Mais les Pères (y compris les Apôtres) n’étaient pas intimidés par ces apparentes contradictions. Il y a une contradiction apparente dans le Christ lui-même. Il est un homme, et apparaît comme un homme de toutes les apparences extérieures. Mais nous le confessons comme Dieu, malgré Sa mort sur la Croix. Comment Dieu peut-il mourir? Sa mère est vierge, et pourtant elle a accouché.
Quand nous ne voyons plus la contradiction dans ces choses, le nous est obscurci, et nous commençons à faire de ces grands mystères de simples équations intellectuelles, des objets rationnels à manipuler dans des arguments, systématisés et raffinés. La vraie perception noétique implique un grand effort ascétique, dans lequel nous jeûnons, prions et nous repentons pour la dureté de nos cœurs et nos efforts constants pour substituer une compréhension qui ne dépend pas à tout moment de Dieu.
Je me réjouis, au travers du sens, des contradictions (du moins celles que je vois). Ce sont des portes d’accès au royaume de Dieu. Je rencontre fréquemment une orthodoxie « facile », ou un protestantisme « facile », etc., où le paradoxe et la contradiction sont profondément muets, expliqués ou simplement évités.

 

A chaque liturgie divine, je me tiens à l’autel et je dis la contradiction: « Et fais de ce pain le corps précieux de notre Seigneur et Dieu et Sauveur Jésus-Christ … » Son opacité est une mesure de mon propre cœur. Dans les cas où les choses semblent moins opaques, je ne sais pas comment expliquer ce que je vois. Ce sont les moments de foi, une « adhésion participative à la Présence » dans les mots de Vladimir Lossky. Et si je peux proclamer:

 

« Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », je ne peux pas le démontrer comme un objet. Je peux l’aimer et le manger et devenir un avec lui.
La lecture des Écritures devrait ressembler à cela bien plus que nous ne le pensons. Car le Christ est là, dans chaque mot, chaque espace entre les mots, et même dans le silence qui les encadre.
« Notre cœur ne brûle-t-il pas en nous! »

 

Traduit de l’anglais « The Contradictions of Scripture » du Père Freeman (29 juin 2016)

The Contradictions of Scripture

 

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