Un moment déterminant

Qu’est-ce qui vous définit?

La réponse à cette question, dans une large mesure, est un commentaire sur ce qui vous possède. Les discussions sur les principaux aspects de notre humanité ne sont souvent guère plus qu’une répétition de scripts préparés par nos propriétaires. Cela rend extrêmement difficile d’avoir des conversations fructueuses sur de nombreux sujets, et presque impossible d’explorer les possibilités qui ont été marginalisés par les forces possédantes de notre culture


Qu’est-ce que les forces culturelles qui nous entourent disent de notre humanité ?

Notre culture nous considère avant tout comme producteurs et consommateurs: nous sommes des individus dans une économie dont le but et le sens sont largement définis économiquement. Cela élève l’autonomie, l’adaptabilité et la maniabilité à la place des valeurs fondamentales. Nous avons appris à penser sur nous-mêmes en termes de travail, de vocation et de carrière, alors que d’autres questions, comme le mariage, la famille, la croyance religieuse, etc., sont simplement des choix de style de vie (les rendant similaires à d’autres décisions du consommateur). Et je veux ici souligner le fait que ces idées ont été profondément internalisées et appropriés: nous les croyons vraies et elles gouvernent la manière dont nous pensons et nous argumentons.

Parmi les idées les plus significatives figure la question de savoir ce que signifie être un homme et une femme. Les arguments d’égalité, de vocation, de sens, de but, etc., ont été largement définis par des facteurs économiques. Nos rôles au sein du marché ont tendance à prendre un rôle primordial dans nos pensées. L’idéal du marché est sans genre. Il redéfinit les êtres humains en termes qui minimisent le genre et la biologie. L’argent passe par une main aussi facilement que l’autre.

Le christianisme classique n’a pas de modèle sur la façon dont les hommes et les femmes s’intègrent dans ce modèle axé sur la main-d’œuvre, pour la simple raison que notre rôle au sein de la main-d’œuvre n’est pas une caractéristique fondamentale de ce que signifie être humain. Cependant, les hommes et les femmes sont des catégories théologiques primaires qui sont fondamentales pour notre compréhension du salut. Dans presque n’importe quel autre âge, une telle déclaration semblerait inintéressante, ou du moins, sans controverse. Le fait que la réalité de notre existence binaire est marginalisée suggère avant tout le triomphe de l’économie consumériste sur les interprétations plus traditionnelles.

La consommation préfère que nous nous définissions comme «ceux qui choisissent». Toute définition de notre humanité qui affaiblit ou entrave ce concept a été ciblée par la logique interne de la culture.

Le christianisme classique comprend qu’une grande partie de ce que nous sommes est, en fait, traditionné[1] pour nous. Nous ne sommes pas les produits de notre propre invention ni totalement libres d’être «tout ce que nous voulons». En théologie, cela suggère que ce qui est vrai est transmis et reçu plutôt qu’inventé, développé ou envisagé. La folie de la vision de l’humanité basée sur le consommateur se trouve ultimement dans le vide qu’elle contient. Trouver une vocation spécifique dans la machine vaste de l’économie mondiale ne présente aucun but transcendant et peu de sens à l’existence humaine. Sa valeur est principalement dérivée du culte de l’auto-gratification que nous décrivons comme «épanouissement».

C’est probablement ce point qui est, à juste titre, la grande lutte spirituelle de notre temps. Le risque du consumérisme réside dans son manque d’âme. La production et la consommation dans le déguisement toujours changeant de la mode commencent à générer un substitut au sens. Nous devenons nostalgiques par rapport à une décennie (ses films, ses modes, ses jouets) comme si les sentiments associés à un ensemble d’éléments éphémères avaient une valeur supérieure à d’autres sentiments. Mais les sentiments ne constituent pas une âme. Ils ne sont rien de plus qu’un ensemble de sentiments qui sont venus à être attachés à divers objets externes ou internes. Ce sont des centres de plaisir relativement sophistiqués manipulés par des marchands.

Les chrétiens deviennent facilement la proie de leur propre sentimentalité face à diverses périodes ou aspects de l’Église. Nous aimons les produits religieux d’une atmosphère byzantine ou russe, dépourvue de tout contenu réel. Le sentiment n’est pas un sacrement, un mystère.

Mais qu’est-ce que je veux dire par «âme»? C’est une réalité de la vie qui a une valeur transcendante. C’est la capacité de résister et supporter la souffrance. L’âme incarne la beauté et élève le niveau de dignité dans tout ce qu’elle touche. C’est ce qui est digne chez les êtres humains.

Il est tout simplement impossible de créer notre propre transcendance. Le faire ferait de nous des dieux, auquel cas la transcendance serait inutile. Pour transcender le moi[2], il faut que nous soyons plus grands que nous. Cela exige qu’il y ait quelque chose (quelqu’un) plus grand que nous. La position fondamentale du christianisme classique est celle de la gratitude, de la réception reconnaissante de ce qui nous a été donné. L’action de grâce est la réponse principale au don de la transcendance.

Le christianisme consumériste est une religion de plus en plus petite – non en termes de nombres, mais en termes de contenu. «Ma spiritualité», «ma prospérité», le «dieu dans lequel je crois que vous n’avez pas besoin de croire», sont toutes des expressions du moi, non du dépassement du moi. Lorsque le moi ici impliqué meurt, il en est de même pour tout le reste de sa vie, son « dieu » inclus.

Le monde de la consommation ne supporte pas bien la souffrance. Elle a substitué une éthique de fausse compassion, définie comme le soulagement de la douleur (et non le «partage de la souffrance», son sens originel[3]). La compassion consumériste est incapacitante face à la souffrance. Ce qui ne peut être soulagé doit être éliminé. Nous faisons usage d’anesthésies, d’avortements, et d’euthanasies, au nom de la compassion. Nous ne résistons et n’endurons pas. La consommation est tournée vers le moi. Dans le moi seul, la souffrance ne peut avoir aucun sens. Au nom de la compassion, nous tuons, pensant que la mort élimine la souffrance : c’est un acte de désespoir.

Le récit de l’expansion occidental et du progrès, mariée à la théologie protestante, sont les grands moteurs sans âme du consumérisme. Mais notre culture n’est pas sans ressources spirituelles ou un récit de souffrance. L’esclavage et l’extermination des Amérindiens ont en eux de puissantes histoires d’endurance et de grandeur d’âme. Cependant, les deux sont en grande partie marginalisés, ne servant que comme des appâts à la culpabilité libérale.

Les luttes de l’Amérique immigrée (une autre source possible pour l’âme américaine) ont depuis longtemps été achetés par le récit consumériste. Ils ne sont pas considérés comme les histoires d’un peuple dont la souffrance a produit la grandeur de son âme, mais plutôt comme des groupes ethniques qui progressivement ont atteint la prospérité dans la poursuite du rêve national. Pour les immigrants originaires des pays orthodoxes, le récit devient facilement la perte d’une âme.

Le récit consumériste de la culture moderne, cependant, n’est pas l’histoire complète, ni même la véritable histoire du monde. Il est puissant et difficile à résister, mais il n’est pas nécessaire d’y croire. L’Occident n’est pas sans âme, ni sans histoires de saints. La difficulté, bien sûr, est que ces histoires sont enracinées dans un passé lointain, qui, souvent, est un passé obscurci par le récit moderne.

Saint-Jean Maximovitch aurait prophétisé que l’Occident n’atteindrait son salut qu’après avoir commencé à vénérer ses saints. Il avait à l’esprit la vaste armée de premiers saints qui ont établi la foi chrétienne en Europe occidentale et dans les îles britanniques (auxquelles nous pouvons maintenant ajouter le nombre croissant de saints américains). Leurs récits se comparent aisément à ceux des Pères du désert ou des grands saints de l’Orient. Leur mémoire reste souvent en toponymies, et dans les noms traditionnels trouvés dans leurs cultures. Je prends ces artefacts comme étant une présence vivante, plutôt qu’une histoire éloignée.

Il y a, devant nous, un travail lent qui demande patience. C’est la récupération de notre âme, tout en enseignant une culture à partir de ses vraies racines. Que nous vivions à une époque difficile ne nous offre que l’occasion d’une nouvelle grandeur d’âme, établie dans l’endurance patiente et la souffrance contemporaine. À partir de cette riche ressource, la beauté et la vertu peuvent commencer à fleurir comme Dieu renouvelle la face de la terre.

[1] Ici l’auteur utilise en anglais l’expression « traditionned » de son propre cru. Il entend ici la signification plus latine de la racine, c’est-à-dire « ce qui a été passé/transmis ».

[2] L’auteur utilise ici le terme « self » en minuscule, ce qui, normalement, rend compte d’une conception artificielle du vrai « soi », c’est-à-dire le « moi » ou l’« ego ».

[3] Le latin « suffere » veut dire avant tout « porter », auquel cas ici nous dirions « porter la souffrance (d’autrui) ».

 

Traduction de l’anglais « A Defining Moment » du Père Freeman (7 novembre 2016) http://blogs.ancientfaith.com/glory2godforallthings/2016/11/07/a-defining-moment/

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