L’absence comme mode de présence

L’absence comme mode de présence: la résurrection et l’exaltation du Christ.

[Ce texte est une traduction/réédition d’un ancien texte écrit pour le site internet Gornahoor (www.gornahoor.net) paru dans le temps Pascale de 2013]

Lorsque la lumière divine pénètre l’âme, elle est unie à Dieu comme la lumière avec la lumière. Ceci est la lumière de la foi. La foi porte l’âme à des hauteurs inatteignables par ses sens et facultés naturelles.

Maître Eckhart

La foi dans la résurrection est critique pour les chrétiens; spécialement lors de la période pascale. Plus encore, pour les traditionalistes, ces questionnements nous transportent vers une compréhension plus profonde de la résurrection de l’esprit par la mort initiatique et la renaissance (c’est-à-dire de porter la croix, de mourir et d’être ressuscité dans le Christ). Dans l’Évangile selon Saint Luc, de nombreux indices nous amènent à comprendre les Écritures comme quelque chose de plus qu’une simple biographie, marqué dans le temps et dans l’espace : c’est un sens profond de la renaissance qui se tient hors du temps, un Principe. Comme il est dit dans la vigile de Pâques, c’est la renaissance de la totalité de la création, du Cosmos.

Dans le Nouveau Testament, les évangélistes ont utilisés des mots comme eigeirô (se réveiller), en réponse au terme koïmao (dormir); anistème (se lever), et anastasis (se lever après une chute); et ont aussi dit que maintenant, il vit (zao). Bien entendu, ces termes peuvent être compris d’un point de vue ésotérique (éso : interne, qui est lié au Soi et à l’intériorisation de la vérité) et donnent ainsi des perspectives intéressantes (se lever de la Chute, se «réveiller» de notre état non-consciente, etc.), mais ce qui est important c’est que les mots sont nombreux et systématiques dans l’œuvre. Si l’auteur avait seulement utilisé les verbes liés au facteur de vie, la résurrection n’aurait pas été résurrection, mais seulement une réanimation de corps. Ce n’est pas ce que les évangélistes veulent nous faire comprendre ici.

Pour ceux-ci, nous ne pouvons réduire la résurrection à un homme vivant; c’est un Dieu vivant. C’est pour cela que ces passages rajoutent qu’il est glorifié et exalté, qu’il a fait une ascension. Le vocabulaire choisi est toujours celui de la glorification (comme avec Dieu) et vertical (la définition même de « se lever » se rapport à l’érection verticale de son propre corps par sa volonté propre). C’est d’entrer dans la gloire de Dieu.

L’Évangile de Saint Luc possède une beauté cachée sur ce sujet (un indice des mystères de la foi qui se laisse découvrir, qui se révèle alors que l’illusion devant nous se dissipe). Voici un passage (Luc 25) tiré de la Bible de Louis Segond:

 13Et voici, ce même jour, deux disciples allaient à un village nommé Emmaüs, éloigné de Jérusalem de soixante stades; 14et ils s’entretenaient de tout ce qui s’était passé. 15Pendant qu’ils parlaient et discutaient, Jésus s’approcha, et fit route avec eux. 16Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. 17Il leur dit: De quoi vous entretenez-vous en marchant, pour que vous soyez tout tristes? 18L’un d’eux, nommé Cléopas, lui répondit: Es-tu le seul qui, séjournant à Jérusalem ne sache pas ce qui y est arrivé ces jours-ci? – 19Quoi? leur dit-il. Et ils lui répondirent: Ce qui est arrivé au sujet de Jésus de Nazareth, qui était un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple, 20et comment les principaux sacrificateurs et nos magistrats l’ont livré pour le faire condamner à mort et l’ont crucifié. 21Nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël; mais avec tout cela, voici le troisième jour que ces choses se sont passées. 22Il est vrai que quelques femmes d’entre nous nous ont fort étonnés; s’étant rendues de grand matin au sépulcre 23et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire que des anges leur sont apparus et ont annoncé qu’il est vivant. 24Quelques-uns de ceux qui étaient avec nous sont allés au sépulcre, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit; mais lui, ils ne l’ont point vu.

25Alors Jésus leur dit: O hommes sans intelligence, et dont le cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes! 26Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ces choses, et qu’il entrât dans sa gloire? 27Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.

28Lorsqu’ils furent près du village où ils allaient, il parut vouloir aller plus loin. 29Mais ils le pressèrent, en disant: Reste avec nous, car le soir approche, le jour est sur son déclin. Et il entra, pour rester avec eux. 30Pendant qu’il était à table avec eux, il prit le pain; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le leur donna. 31Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent; mais il disparut de devant eux. 32Et ils se dirent l’un à l’autre: Notre cœur ne brûlait-il pas au dedans de nous, lorsqu’il nous parlait en chemin et nous expliquait les Écritures? 

Il est intéressant de noter qu’en Luc 24, 13-32, fait un parallèle volontié avec la Genèse 18, 1-33. La structure est la même* et le vocabulaire grec (septante) est relié (ophtè, ophtalmoi, kai idou, euriskein, enantion, lambanein arton, kata-klinein, etc.). La raison d’un tel choix est pour mettre l’emphase sur la tradition (la parole de Dieu nous est parvenu depuis la condition édénique) et pour nous rappeler que la mort et la résurrection du Christ est une bonne nouvelle (euangelion), comme avec Sarah et Abraham, mais aussi un retour primordial à la création.

Le premier élément qui dénote bien l’aspect ironique et paradoxal qui se met en place dans la résurrection du Christ est bien présenté aux lecteurs : les deux hommes ne reconnaissent pas la vérité qui leur a été partagé par la femme alors que Jésus se tient devant eux. Les femmes, même si elles représentent devant la loi des anciens israéliens moins qu’un homme (deux femmes équivalent à un homme devant la justice), ont quand même cru les anges (Luc 24, 5-12) sans avoir vu Jésus ressuscité. Elles ont été au-delà de leur raison réductrice. Le contenu de cette foi dans les anges est irrationnel (au sens de non-rationalité), mais la fondation et l’acte d’adhésion lui-même est raisonnable : c’est la promesse qui est résolu, ce sont les anges qui l’annoncent. Ces hommes ne peuvent ouvrir leur yeux, ni leur cœur (le siège de l’intellect ici, voir Luc 24, 25; 32), à des vérités métaphysiques; leur sentiment et passion terrestre les en empêchent.

Le deuxième aspect important est l’enseignement kérygmatique caché de Luc qui se décline selon deux modes. Le premier rend compte de la liturgie traditionnelle de l’Église : l’évènement se produit un dimanche, utilise la médiation de la communauté, le Seigneur possède l’initiative et le tout culmine dans le rituel initiatique et salvifique de l’Eucharistie. La structure est elle aussi semblable : il y a des enseignements des Écritures saintes en lien avec les évènements de l’Évangile (la bonne nouvelle du Christ), puis une interprétation et une actualisation qui mène à l’Eucharistie. Le deuxième mode est un sommaire des enseignements du Christ dans l’Évangile selon Saint Luc, créant un parallèle avec la structure de Luc 10 (le Samaritain). L’Eucharistie utilise les mots de la séparation du pain de l’épisode de la multiplication de la nourriture plus tôt dans le texte; c’est ce qui inscrit le Christ comme soutenant autant la chaire (Luc 9, 10-17) que l’esprit (Luc 24, comme celui qui ouvre les Écritures).

Le troisième aspect important vient de la question que cette histoire nous pose : comment peut-on passer de la non-foi à la foi ? Qu’est-ce que l’union avec le Christ ? Deux disciples de Jésus ont abandonné, fermé leur yeux à la vérité et s’en sont tenu à ce qu’ils savaient au plan rationnel. Ils avaient des faits, des preuves (les Écritures, le témoignage des femmes, etc.); mais ils sont restés fermés à la foi qui est le premier pas vers la Vérité. Leur cœurs, siège de l’intellect, parce qu’ils avaient des passions internes, étaient cachés à la vérité. Mais le Logos, comme corps scriptural (les enseignements et la liturgie) et comme corps eucharistique (les rites et l’initiation) a permis cette ouverture : c’était un passage obligé par le Christ. Ils ont cru au départ en Jésus comme un prophète fort en parole et en acte, puis comme un messie pour sauver le royaume de Dieu sur terre, et finalement Il leur fut révélé tel qu’Il est. La seule manière de résoudre cette tension pour Le voir tel qu’Il est était de faire ce chemin, de marcher avec Lui dans cette voie**. Ils devaient être initié à l’évènement Christique; alors seulement leurs yeux pouvaient être ouvert à Sa gloire par le rite sacramental, le mystère qui est répété chaque dimanche; mais aussi à chaque repas et à chaque moment de leur vie en Lui; pour mourir au monde afin de vivre en Lui, comme Il l’a fait (Saint Paul, Romain 6, 3-11).

Pourquoi donc a-t-il disparu à ce ce moment de révélation ? Une hypothèse est que son mode de présence est l’absence. Dieu se révèle dans l’absence, de tout temps et de toute ère; c’est encore son mode dans notre temps. Parce qu’il est au-delà de l’être, au-delà de l’existence : Il est, mais Il n’est pas, car comme le dit un des Pères de l’Église : « Si Dieu existe, nous n’existons pas, si nous existons, Dieu n’existe pas » car il ne peut exister sous le même rapport à la Réalité (qu’Il est) que nous. Sa présence est une absence; Son absence est une Présence.

Dieu révèle sa présence à chacun selon le mode de chacun de le concevoir.

Saint Maxime le Confesseur

*1- Arrivée des personnages

2- Hospitalité envers eux

3- Échanges de paroles ou d’idées

4- Un contexte de repas

5- Un savoir supérieur est donné

6- Une absence subit des personnages

**Il y a beaucoup de vocabulaire chez Luc qui fait référence au chemin, à la voie, ou à l’action de la marche : eisodo, odos et exodos principalement. Le début est marqué par le eisodo, et sa mort par le exodos. Suivre le Christ est décrit comme un chemin.

***Pour ceux qui attendent un signe physique de Dieu, sa présence dans la dimension historique, Luc se fait bien clair : Dieu n’a pas changé son mode de présence; nous ne sommes pas plus ou moins prêts à l’union avec Lui (theosis) que les premiers chrétiens l’étaient car l’eucharistie est son mode de présence dans le monde. Pour le reste, ses énergies continuent d’agir, et le Saint Esprit est présent dans son Église.

Est aussi suggéré la lecture de ces articles en conjonction :

Why Does God Hide par le Père Freeman

http://blogs.ancientfaith.com/glory2godforallthings/2016/05/04/why-does-god-hide/

Living the Apocalypse par le Père Freeman

http://blogs.ancientfaith.com/glory2godforallthings/2016/05/03/living-the-apocalypse/

Conversations with a Flatlander par le Père Freeman

http://blogs.ancientfaith.com/glory2godforallthings/2016/01/12/conversations-with-a-flatlander/

The Act of Veneration par le Père Freeman

http://blogs.ancientfaith.com/glory2godforallthings/2016/01/17/the-act-of-veneration/

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