Sur la notion de l’élite par René Guénon

Article paru dans « Études Traditionnelles » de Février 1936

Nous avons eu déjà bien souvent l’occasion de signaler les abus de langage qui sont caractéristiques de notre époque, et qui sont parmi las symptômes les plus nets du désordre et de la confusion qui règnent partout: il semble parfois que les mots aient complètement perdu leur sens, tellement ils sont employés de la façon la plus courante, dans des acceptions qui n’ont plus rien de commun avec ce qu’ils devraient normalement signifier. C’est d’ailleurs pourquoi nous nous efforçons toujours de revenir le plus possible au sens originel, car c’est là, en somme, le seul moyen de redonner au langage l’exactitude et la précision dont il est susceptible; mais nous reconnaissons que, comme tout ce qui va à l’encontre de certaines habitudes, cela ne peut se faire sans quelques précautions, et qu’il faut toujours, en pareil cas, donner toutes les explications nécessaires pour éviter des méprises plus ou moins fâcheuses.

 

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L’Idée de « création éternelle » dans le Rig-Vêda par Ananda K. Coomaraswamy

Article paru dans « Études Traditionnelles » de Janvier 1936

Le terme vêdique sadya, qui veut dire « aujourd’hui », a tout autant le sens de « soudainement » et de « tout de suite ». Par exemple, Rig-Vêda, III, 29, 3 : sadyah pravîtâ vrishanam jajâna, « à peine la Mère eut-elle été fécondée qu’elle mit au monde le Taureau » : IV, 7, I0 : sadyo jâtasya dadrishânam ojah, « il ne fut pas plus tôt né qu’il montra son pouvoir » ; VI, I9, 2 : sadyo cid vavriddhê asâmi, « il grandit aussitôt jusqu’à stature complète » ; VII, I0I, I : sadyo jâto vrishabho roravîti, « à peine né, le Taureau se mit à mugir » ; X, II5, I : « A peine l’avait-elle mis au monde (yadi jîjanat) qu’il grandit tout d’un coup (nu vavaksha) et partit aussitôt pour sa grande mission (sadyo mahi dûtyam caran) ». Dans tous ces passages, sadya a le même sens que makshu dans X, 61, 20 : « Aussitôt que sa mère l’eut enfanté (makshu… sûta mâtâ), il se tint droit ». Cf. aussi la Taittirîya Samhitâ, VI, 3, I, 4 : « Ni un cheval ni un chariot traîné par des mulets ne peuvent faire le tour de la terre en un instant (sadyh, littéralement « aujourd’hui »), mais l’intellect (manas) peut le faire en un instant, il peut même aller au delà de la terre » ; ce qui doit être compris en relation avec Rig-Vêda, VI, 9, 5, où l’intellect est appelé « le plus rapide des oiseaux », et avec d’autres passages où l’intellect est comparé à la lumière. En ce qui concerne le caractère immédiat de la « naissance éternelle », les citations qu’on vient de lire peuvent être rapprochées d’Eckhart : « Il n’y a pas de temps auquel cette naissance puisse être rapportée » et « Cette naissance demeure éternellement dans le Père… qui, dans un Verbe unique, profère la totalité de ce qu’il sait, la totalité de ce qu’il peut produire; et qui le profère dans un seul instant, et cet instant est éternel».

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La prière et l’incantation par René Guénon

Article paru dans « Études Traditionnelles » de Janvier 1936

Bien qu’on entende le plus souvent, dans le langage courant, le mot « prière » dans un sens très vague, et qu’on le prenne même comme synonyme du terme d’« oraison » dans toute sa généralité, nous pensons qu’il convient de lui garder ou de lui rendre la signification beaucoup plus spéciale et restreinte qu’il tient de son étymologie même, car « prière » signifie proprement et exclusivement « demande » et ne peut sans abus être employé pour désigner autre chose[1]. Partant de là on doit établir une distinction très nette entre la prière et ce que nous appellerons l’ « incantation », employant ce terme à défaut d’un autre plus précis qui manque aux langues occidentales, et nous réservant de le définir exactement par la suite.

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Extrait de la quatrième leçon sur la divino-humanité par Vladimir Soloviev (2e partie)

Traduit du russe par Bernard Marchadier

La doctrine des idées comme essences éternelles et immuables sur lesquelles reposent toutes les existences et tous les phénomènes passagers qui forment le contenu authentique du principe absolu ou tout éternel et immuable, cette doctrine, d’abord développée, comme on le sait, par la philosophie grecque en la personne de Platon, constitue, après le bouddhisme, une nouvelle étape de la révélation du principe divin. Le bouddhisme dit : « Ce monde-ci, l’être naturel, tout ce qui existe, n’est pas l’être véritable, c’est un fantôme; dès lors, si tout ce qui est n’est pas la vérité, la vérité est ce qui n’est pas, elle est le néant. » L’idéalisme platonicien dit au contraire : « Si ce qui existe immédiatement pour nous, être naturel ou monde des phénomènes, n’est pas la vérité, n’est pas l’être authentique – et en cela le platonisme s’accorde avec le bouddhisme -, cet être, cette vérité ne peuvent être reconnus comme non véritables que parce qu’il y a une autre réalité qui possède le caractère de vérité et d’essentialité. » C’est uniquement par rapport à une autre réalité véritable et authentique que cette réalité-ci n’est ni véritable ni authentique ; en d’autres termes, la réalité naturelle a sa vérité et son essence authentique dans autre chose, et cette autre chose est l’idée. En même temps, puisque la réalité véritable et authentique ne peut être plus pauvre, ne peut pas contenir moins que la réalité illusoire, il faut nécessairement supposer qu’à tout ce qui se trouve dans la réalité apparente ou illusoire correspond quelque chose dans la réalité véritable ou authentique, en d’autres termes : que tout être du monde naturel a son idée ou son essence véritable. De la sorte, cette réalité véritable, cette essence authentique, n’est pas simplement définie comme idée mais comme tout idéal, comme monde ou royaume des idées.

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Extrait de la quatrième leçon sur la divino-humanité par Vladimir Soloviev (1re partie)

Traduit du russe par Bernard Marchadier

Même en se plaçant du point de vue de la conception dominante à l’heure actuelle, à savoir celle qui s’appuie sur les sciences naturelles, on est amené à reconnaître que s’il n’y avait pas d’être doués de sens le monde changerait radicalement de caractère. En effet, d’après cette conception, le son pris en soi, par exemple, c’est-à-dire indépendamment de l’ouïe et des organes auditifs, n’est qu’une vibration ondulatoire de l’air ; mais il est évident que la vibration n’est pas encore en soi ce que nous appelons un son. Pour qu’elle le devienne, il faut qu’elle puisse agir sur une oreille, il faut qu’elle provoque dans un appareil auditif des réactions déterminées et que celles-ci apparaissent à l’être sensible comme une sensation auditive.

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Extrait de la troisième leçon sur la divino-humanité par Vladimir Soloviev

Traduit du russe par Bernard Marchadier

[…] En abordant le développement logique de la vérité religieuse dans son contenu idéal (idéel) – Sans en venir pour l’instant au moyen réel de sa révélation, car cela exigerait diverses recherches psychologiques et gnoséologiques qui n’ont pas lieu d’être ici – , nous suivrons l’ordre historique dans lequel cette vérité, s’est révélée à l’humanité, du fait que l’ordre historique et l’ordre logique dans leur contenu, c’est-à-dire dans leur lien interne (le seul que nous ayons en vue), coïncident de toute évidence (pour peu que l’on accepte de voir dans l’histoire un développement et non une absurdité).

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Dante et la Sainte Apogée de la Tradition Romaine, 2e Partie

Suite de la traduction de Guido Di Giorgio

Si Virgile représente l’ancienne tradition et Béatrice la nouvelle tradition et si, au seuil du Paradis Terrestre, Virgil disparaît devant Béatrice, Béatrice disparaît aussi lorsque le mystère divin est saisi par Dante dans sa réalisation immédiate et ce qui reste alors, au-dessus et au-delà des deux traditions unifiées à jamais est, dans ce moment décisif, Rome.

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Dante et la Sainte Apogée de la Tradition Romaine, 1re Partie

La Tradizione Romana par Guido De Giorigo

Le gisement d’or traditionnel qu’est Rome dans l’unité vivante des deux formes se complétant une et l’autre dans une parfaite harmonie et un équilibre, se trouve entièrement en Dante qui fut le premier à révéler le mystère de la Romanité. Le sacré, produit d’une synthèse créatrice des éléments contenus dans l’ancienne et la nouvelle tradition, démontre qu’il peut être appelé le prophète du Catholicisme Fasciste [Cattolicità Fascista] dans la signification absolue de l’expression.

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Donoso Cortès – Du vote de l’impôt, Chapitre V

Chapitre V

                Jusqu’à présent nous avons considéré cette question sous son aspect historique et philosophique; il ne nous reste plus qu’à la considérer sous son aspect légal.

                L’intervention des représentants du peuple dans l’imposition des contributions est consacrée chez nous pas la loi politique de l’État. Le droit d’intervention ne se borne pas en Espagne aux nouvelles contributions; par le vote annuel des budgets, d’après la lettre et l’esprit de la loi, ce droit s’étend à tous les impôts, même aux plus anciens et aux plus nécessaires. Peu importe, du reste, que les assemblées constituantes, en consignant ce droit dans la loi fondamentale, n’en aient pas connu toute la portée : il faut reconnaître que, conformément à la loi politique en vigueur, le gouvernement doit demander une autorisation aux chambres, soit pour imposer de nouvelles contributions, soit pour percevoir les anciennes, et que les chambres peuvent l’accorder ou la refuser, en vertu du droit qu’elles tiennent de la loi.

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Donoso Cortès – Du vote de l’impôt, Chapitre III & IV

Chapitre III

                Si l’école politique dont nous parlons peut être accusé d’ignorance, il faut avouer que personne ne l’accusera d’être inconséquente, en présence des déductions qu’elle a tirées de ses études historiques. La logique du mal est aussi inflexible que la logique du bien : surmontant tous les obstacles, elle ne recule pas même devant l’absurdité. Si cette vérité, admise par tous les hommes et consignée dans toutes les histoires, avait besoin d’être démontrées, elle le serait par les lignes suivantes, destinées à mettre sous les yeux des lecteurs impartiaux le spectacle d’une école que le manque de raison et l’excès de logique a précipitée dans l’extravagance.

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